La bourse des « vraies » valeurs, un projet en rupture

La pensée économique contemporaine a été colonisée par l’imaginaire financier et a fait de la logique de marché un horizon indépassable. Cette colonisation se retrouve jusque la réappropriation d’un vocabulaire (donc de concepts) dont elle a détourné, ou appauvri, le sens. Par exemple, la doxa économique nous enferme dans la croyance  que seules les entreprises peuvent créer de la valeur et qu’il est normal que cette valeur profite en premier lieu aux actionnaires. Or, selon Patrick Viveret, « le terme valeur est issu du latin valor qui signifie  » force de vie »  et s’applique par conséquent à toute activité ou posture qui favorise la préservation, la transmission, la création de forces de vie dans tous les domaines. Sur le plan psychique, on parle d’êtres valeureux.

Des valeurs éthiques spirituelles éducatives, mais aussi sanitaires sont donc aussi importantes que des valeurs économiques, on ne peut continuer dans le langage économique à utiliser le terme de valeur au singulier et le réduire à son expression monétaire (value for money). Comme les mots sont notre premier  » habitat émotionnel » , si l’on accepte cette vision au minimum réductrice ( il y a bien d’autres créations de valeurs que celles qui s’expriment sous forme monétaire) et même mensongère ( nombre de valeurs ajoutées monétaires résultent d’activités  destructrices pour les humains ou leur environnement) , on est pris dans une  » seringue » où les humains sont du côté des « charges » ainsi que nombre de services publics et sociaux d’éducation et de santé qui leur permettent pourtant de développer leurs potentialités créatrices de richesse ».

L’imaginaire financier se retrouve aussi dans la marchandisation (grandissante) des biens communs qui nous coupe de l’héritage naturel que constitue la terre. La valeur d’une entreprise, et des biens/services auxquels elle donne accès, n’est donc évaluée qu’au regard du profit financier généré par son activité économique. La création de valeur (financière) est donc le principal, sinon le seul, outil de pilotage d’une entreprise. Quid donc des dégâts causés à l’environnement ou à la société par les modes de production et de gestion de l’entreprise ? « Il n’est de richesse que d’homme », nous a dit Jean Bodin. On pourrait aujourd’hui compléter cette citation en disant « il n’est de richesse que d’hommes … et dans les actions contribuant à la préservation de l’équilibre de l’écosystème dont l’homme dépend ». La bourse, outil central du jeu capitalistique, ne fait cas ni de l’homme, ni de son environnement. Or elle est terriblement efficace, car c’est elle qui « drive » les logiques entrepreneuriales et gouverne, via le jeu financier, la marche du monde.

Les tentatives des agences de notation pour réhabiliter les logiques non financières dans l’évaluation de la performance sont, à ce jour, sans effet réel sur la valeur financière d’une entreprise et influent donc peu (ou pas) sur leur pilotage.

Pour sortir de cette impasse il convient d’inventer un outil, complémentaire de la bourse actuelle (voire substitutif), permettant de :

  • Remettre l’homme et l’environnement au centre des « transactions » (et raisonnements) économiques  … et ainsi décoloniser l’économie du seul imaginaire financier
  • Rendre les valeurs non financières lisibles, appropriables et « négociables » (au sein d’un marché adapté)  pour en faire un vrai outil de « pression/action » vis-à-vis les entreprises »
  • Donner aux managers des entreprises un outil permettant de mieux valoriser / défendre la dimension citoyenne des projets qu’ils portent (prise en compte de la création de valeurs au sens le plus)
  • Dégager des moyens (de tous ordres) à même de financer / soutenir des projets créateurs de « vraies valeurs »
  • Rendre les citoyens, et toutes les organisations citoyennes, acteurs  de la création de nouvelles valeurs en leur permettant de
    • contribuer à cette création de valeurs par des moyens financiers et non financiers
    • Peser plus efficacement sur les orientations des entreprises
    • Reprendre leur destin (économique) en main…

C’est de défi qu’entend relever un groupe réunit autour de Patrick Vivreret, dont je fais partie, en œuvrant pour la mise en place d’une « bourse des vraies valeurs[1]» qui répondrait à tout ou partie des enjeux énoncés dans la problématique et pourrait (peut-être un jour) se substituer à la bourse actuelle.

 Les pistes d’action envisagées : Après cette première réflexion « conceptuelle » autour de la bourse des vraies valeurs, nous avons identifié deux grandes pistes d’action permettant d’engager une exploration plus concrète autour de ce nouveau concept (et donc acquérir des nouvelles connaissances à partir desquelles nous pourrons piloter notre stratégie d’action).

  • Expérimentation d’une place de marché « locale » permettant de financer les projets orientés vers la création de valeur sur le territoire.
  • Mise en place des modalités d’évaluation de la « vraie valeur » des entreprises fondée sur un mode de notation  citoyen « dynamique » : il s’agit, en d’autres termes, de mettre en place un mode d’évaluation dynamique basé à la fois sur des critères objectifs issus de la comptabilité universelle et sur le ressenti des citoyens

Ces deux pistes d’action, à bien des égards complémentaires, font chacune l’objet d’un projet spécifique que je serai heureux de communiquer à ceux que cela intéresse.

[1] Ce terme est discutable et a été discuté autour du sens subjectif de la notion de « vrai ». On aurait pu aussi l’appeler « la bourse des valeurs positives ». Ce terme doit être considéré comme un concept dont l’appellation n’est pas figée.

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