Le revenu de base : une innovation de rupture en marche.

Je viens de visionner un film remarquable sur le revenu de base, également appelé revenu universel, dont les quatre grands principes sont les suivants : garantir l’existence et permettre la participation sociale ; constituer un droit individuel ; être versée sans avoir besoin de prouver un dénuement quelconque ; ne pas impliquer l’obligation de travailler (http://revenudebase.info/comprendre-le-revenu-de-base/film/).

Cette innovation économique et sociale, défendue par un nombre grandissant de personnes, sera déployée en Finlande en 2017 et sa mise en œuvre est sérieusement envisagée dans d’autres pays comme les Pays-Bas et la Suisse. C’est une évolution majeure qui, à l’instar des tous les changements de cet ordre, se heurte au paradigme dominant en place. Pour mémoire, la définition donnée par Thomas Kuhn au terme de paradigme est la suivante :  » un système de croyance et de postulat qui créent conjointement une vision du monde intégrée, unifiée et convaincante et impérieuse qu’on confond avec la réalité même « [1]. Au vu de cette définition, il est aisé de comprendre pourquoi le revenu de base passe pour une hérésie du point de vue du paradigme en place. Au travers de cette proposition,  c’est en effet le paradigme du travail comme source de revenus, et toutes les croyances associées,  qui sont contestés. Notre difficulté à en percevoir objectivement l’intérêt s’explique par notre incapacité à analyser la pertinence du revenu universel en s’extrayant du cadre, historiquement très ancien, à partir duquel nous sommes socialement et psychiquement organisés. Autrement dit, nous analysons la pertinence de ce revenu de base au travers de nos vieilles lunettes en oubliant, comme l’a très bien dit Paul Eluard, que «  l’on ne peut pas voir les idées de demain avec yeux d’aujourd’hui ». A cet égard le film analyse et récuse de façon fort convaincante les principales craintes (et idées reçues) véhiculées par le paradigme actuel et notamment les plus prégnantes d’entre elles … qui sont : « si chacun a un revenu de base plus personne ne voudra travailler, l’économie cessera de fonctionner » ; « qui fera les sales boulots si plus personne n’est obligé de travailler ».

Pour percevoir toute la puissance et l’intérêt du revenu universel, il faut l’analyser à l’aune du nouveau paradigme (ou nouvelle ambition sociale) dont il est le pendant :  un projet de société plus équitable où « les hommes pourraient tous se mettre autour de la table de la fraternité » (Martin Luther King), et où les hommes (re)deviennent le centre de nos préoccupations. Ce nouveau cadre nous invite à remettre l’économie au service de l’homme en décorrelant, au moins partiellement, le revenu du travail. Cette ambition n’a rien d’utopique ni d’idéologique si l’on considère que la troisième révolution industrielle, qui n’en est qu’à ces débuts, est en train de détruire massivement nos emplois … sans forcément en recréer un nombre équivalent à côté. Pour nombre d’analystes, on serait arrivé au bout de processus « Schumpétérien » de destruction créatrice et nous sommes en train de rentrer dans la société sans travail … annoncée par Rifkin en 1995 dans son livre « la fin de travail », et qu’il réaffirme 20 ans plus tard, de façon très convaincante,  dans son dernier livre « la nouvelle société du coût marginal zéro » (si le sujet vous intéresse je vous invite instamment à la lire, c’est un ouvrage fondamental pour comprendre les évolutions en cours) . Ce nouveau cadre nous met au défi de réinventer notre « contrat social » en nous décentrant de la valeur travail et des impératifs sociaux associés. Il s’agit ainsi de réapprendre à vivre en assumant notre (nouvelle) liberté et en revalorisant les différentes formes d’implications sociales et environnementales non « rémunérées » qui créent de la valeur « non marchande » indispensable aux équilibres de nos sociétés. Si ce défi est relevé de la bonne façon, la matière première du 21° siècle sera la créativité … cette matière dont nous avons d’ores et déjà cruellement besoin dans nos sociétés de plus en plus complexes où le pouvoir ne peut plus s’exercer uniquement par le haut. En effet, comme le souligne Alain Touraine dans son dernier ouvrage[2] : « La priorité consiste à faire émerger des idées, de l’action partout […] Nous avons besoin de combattants volontaires, pas d’un nouveau grand chef qui remplace un ancien grand chef ».

[1] Cette formulation est tirée du livre de J. Rifkin « la nouvelle société du coût marginal zéro »

[2] Touraine Alain La fin des sociétés – Seuil, 2013

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Le revenu de base : une innovation de rupture en marche.

  1. Il faut cependant faire attention a certaines derives. Le revenu de base est un outil efficace, mais il reste un outil . Le revenu de base est parfois qualifie de la me roue du liberalisme . En effet si ce revenu de base est  insuffisant , si l’emploi n’est pas un choix, alors la necessite productiviste prendra le dessous. Ce ne sera qu’une facon pour les entreprises de reduire les salaires. Travailler parce qu’il faut bien manger, quitte a faire des choses inutiles ou meme nuisibles pour la societe et la nature. Les exemples sont plus que tres nombreux actuellement.

    • Jean-Pascal dit :

      Je suis tout à fait d’accord avec vous. La gauche et la droite sont en train de s’emparer de ce même concept avec des intentions différentes. Il s’agit bien d’en faire un (nouvel) outil au service de la justice sociale et ouvrant à des nouveaux modes de contribution sociaux (créateur de valeur, au sens des forces de vie). Il ne s’agit pas d’en faire un outil de paupérisation de toute une frange de population qui ne trouverait pas sa place dans le marché du travail (seul mode de contribution sociale rémunéré). Cela oblige à une vraie vigilance car on sait aussi que l’enfer est aussi pavé de bonnes intentions.

  2. Ping : Et si l’avenir de notre économie était l’économie du lien ? | C9consulting

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *