Le e.learning, une innovation de rupture ?

Le e.learning  est apparu avec le développement de l’internet, mais il s’inscrit dans la vague plus ancienne de la formation à distance, dont l’histoire remonte à plus de trois siècles. Peut-on, de ce fait, le considérer comme une innovation de rupture ou doit-on le ramener à une simple évolution, encore très marginale, d’une mouvance très ancienne. C’est la question à laquelle nous allons essayer de répondre en remontant le fil de son histoire.

Selon Marco Bertolini[1], les premiers cours à distance ont été proposés, à titre privé, dès 1728, par Caleb Philips dans de petites annonces publiées la Boston Gazette. Cette formation, dite par correspondance, va se développer au travers de diverses autres initiatives. Par exemple, en 1858, l’université de Londres sera la première à délivrer des diplômes reconnaissant le mode par correspondance. En France, la première initiative marquante se traduira, en 1939, par la création du Centre National d’Enseignement Par Correspondance (CNEPC). Son statut de lycée lui permettra alors d’assurer la scolarité des enfants malades et des invalides de guerre. En 1986, après différents changements de noms, il deviendra le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) ; nom sous lequel nous le connaissons aujourd’hui.

La première évolution majeure en matière de formation à distance, jusqu’alors exclusivement associée au mode dit « par correspondance », se produira en 1948. À cette date, l’américain John Wilkinson s’alliera à la BBC pour proposer des cours du niveau collège. Cinq années plus tard, l’université de Houston eut au média « télévision » pour délivrer certains de ses cours. Ces différentes innovations ont conduit les autorités britanniques à fonder l’Open University, qui proposait ses cours à distance. On assista un peu plus tard, avec l’avènement de l’ordinateur personnel, au développement d’une nouvelle vague d’outil : les didacticiels. Ces outils, présentés comme révolutionnaires, étaient porteurs de grands espoirs en raison de leur potentiel d’interactivité. Hélas, après une première vague d’engouement, notamment dans les entreprises, la révolution fit flop … On avait vu dans l’usage de ces outils la possibilité de diminuer les coûts de la formation tout en s’extrayant des contraintes d’unité de temps, de lieu, et contenu (propres à la formation traditionnelle). Cette ambition était malheureusement associée à la croyance selon laquelle les apprenants allaient pouvoir se former seuls devant leur ordinateur… Les faits ont rapidement démontré le contraire. Faute d’avoir pensé des dispositifs pédagogiques globaux, le recours à ces outils fut vécu comme un échec.

Mais une seconde évolution déterminante va ouvrir la voie à une révolution (progressive) de la formation à distance en ouvrant de nouveaux possibles en matière de diffusion de contenu et d’interactivité : le réseau internet. Les premiers cours sur la toile sont apparus dès 1999. En 2001, la plateforme constructiviste Moodle propose pour la première fois une mise en relation des apprenants, qui rompt avec le mode « vertical » en favorisant des relations transversales (entre pairs) chères aux approches de type actives. Cette même année, on voit aussi apparaître des cours massifs et ouverts, les fameux Mooc, lancés par le MIT (mise en ligne d’une cinquantaine de cours gratuits).  Depuis cette initiative a été largement suivie et elle tourne même à la déferlante. En effet, le MIT a mis la totalité de ces 1800 cours en ligne, ce qui lui vaut des millions de visites sur son site. Par ailleurs, d’autres universités comme celle de Stanford, Harvard, Yale, Berkeley et Princeton lui ont emboîté le pas. Un cours d’intelligence artificielle de Stanford a été suivi par 160.000 internautes dans 190 pays. En France différentes écoles et Universités comme Dauphine, centrale Lille ou Polytechnique s’y sont également mis. Tout indique que nous avons dépassé le stade de la mode passagère pour aller vers une vraie révolution. Pour beaucoup de spécialistes, le phénomène de la formation à distance, dont les Mooc sont le fer de lance, ne fait que commencer, car outre de rendre la formation plus accessible, ils contribuent également à la réenchanter.

En entreprise, les modalités à distance, sous l’impulsion du développement de la puissance des réseaux et de la maturité grandissante des outils,  commencent également à impacter de façon significative les pratiques de formation. Elles permettent notamment de sortir du tout présentiel pour aller vers des formations plus agiles en rupture avec le modèle « unité de temps, unité de lieu et de contenu ». Cette évolution se  traduit plus particulièrement par le développement du « blended Learning » (formations dispensées selon plusieurs modalités d’apprentissage cumulatives : le présentiel, le distanciel synchrone et asynchrone). La combinaison de ces différents modes va à la fois dépendre de la nature des apprenants (leurs prérequis et leur autonomie dans le rapport au savoir) et du type de savoir enseigné (par exemple, un contenu de formation reposant essentiellement sur des savoirs sera plus facile à délivrer à distance qu’un savoir-faire complexe reposant sur du comportemental). Les ingénieurs de la formation peuvent aussi développer, au sein des approches présentielles et à distance, des formations adossées sur  divers outils numériques comme les Moocs, la simulation, les sérious games, les didacticiels. Ces derniers servent tout particulièrement le e.learning en mode asynchrone qui bénéficie par ailleurs du développement des réseaux et des différentes plateformes de formation (plateformes LMS ou Learning Management Systèm). Aujourd’hui, on a compris qu’un salarié ne peut pas se former tout seul sur son poste. Les réseaux permettent désormais de mettre en place des modalités d’aide et d’appui des apprenants appropriées aux exigences des différentes situations d’apprentissages. Chacun d’entre eux peut être suivi de façon très efficace par un formateur en mode synchrone ou asynchrone, mais surtout, chaque apprenant peut également solliciter une communauté d’apprenant pour trouver des réponses à ses questions voire un soutien plus direct. Un certain nombre d’entreprises, comme la SNCF (au travers de son université des services), ambitionnent d’aller encore plus loin en développant (massivement) du social learning, c’est dire un mode développement des savoirs, des aptitudes et des attitudes par la connexion aux autres (collègues, mentors, experts et autres) via des médias électroniques synchrones ou asynchrones. Cette approche « très agile » de la formation permet de revisiter (voire de réhabiliter) le mode de formation par compagnonnage également opérant pour les nouveaux savoirs, car une entreprise ne part jamais d’une page blanche. Elle permet en effet de favoriser à l’acquisition et le partage de savoirs « non consolidés » au lien avec les exigences de plus complexes auxquelles les entreprises sont confrontées dans un monde ou tout change de plus en plus en plus vite. Mieux elle va permettre de créer du lien social, voire un surcroît d’intelligence collective au sein de l’entreprise. Ces nouveaux modes de formation offrent, au fur et à mesure du développement des outils associés, davantage de flexibilité, de transversalité et d’agilité. Autant d’ingrédients qui sont la clef de l’efficacité de l’entreprise et de sa capacité à apprendre en permanence (avec à la clef l’évolution de ses compétences organisationnelles).

Ces dispositifs plus globaux et plus complexes au sein desquels les salariés deviennent acteurs de leur formation posent la question de l’évaluation et de ses méthodes associées. Il est en effet évident que l’évaluation des résultats (d’apprentissage) qui sont autant collectifs qu’individuels ne se pose pas en les mêmes termes qu’une formation « plus classique ». Le sujet est vaste et mériterait à lui seul un nouvel article.

Que conclure de tout cela ? Le e.learning annonce-t-il une vraie révolution ou va-t-il faire un flop équivalent à celui de premiers outils numériques ? La réponse n’est pas évidente et demande de prendre un peu de recul. L’histoire nous enseigne qu’une rupture n’est jamais soudaine, mais qu’elle se construit au travers d’un processus non linéaire, souvent jalonné d’expériences avortées. Elle nous enseigne aussi que les « coups loupés » ne le sont souvent qu’en apparence. Dans les faits, ils permettent d’apprendre, de laisser le temps aux technologies de « maturer », voire à de nouvelles solutions de se développer, pour redémarrer un nouveau cycle d’apprentissage un peu plus tard … ce, jusqu’au moment où les nouvelles voies se consolident en cristallisant (massivement) de nouveaux usages en place. Une innovation de rupture ne se décrète pas, elle se construit puis se constate. Si l’on se réfère aux nouveaux usages en train de se développer, tant chez les apprenants (nouveaux rapports aux savoirs) que chez les enseignants/formateurs (recentrage sur l’accompagnement), on peut considérer que le point de bascule n’est pas loin, même si l’avenir du e.learning reste encore en partie incertain. C’est le système d’apprentissage dans sa globalité qui tend à se reconfigurer sous l’impulsion des nouvelles pratiques (sans pour autant complètement abandonner les pratiques traditionnelles qui garderont leurs raisons d’être dans différentes situations de formation). Cette évolution s’inscrit dans le cadre plus global de la digitalisation de la société qui est en train de révolutionner tous les secteurs … dont celui de la formation/enseignement. Pour plus détail sur le sujet je vous renvoie à l’article intitulé « L’impact du numérique sur notre rapport au savoir » dans lequel nous convoquons Michel Serres pour faire part de la nécessité de réinventer le rapport au savoir et de repenser, dans le même temps, la place du professeur.

Si l’on en croit le résultat d’une récente étude menée par Precepta[2], une des clefs de l’avenir des formations à distance va résider dans la crédibilité du certificat (ou diplôme) délivré à l’issue d’une formation en ligne. Si la crédibilité est faible (situation actuelle, notamment en France) les outils numériques auront un impact non négligeable sur la nature de l’offre (qui restera complémentaire), mais ils ne chambouleront pas les équilibres des pratiques actuelles. Par contre, si leur crédibilité est forte c’est tout le système de l’éducation/formation qui s’en trouvera bouleversé. Les conséquences possibles sont la migration quasi complète vers des solutions en ligne pour les acteurs de formation professionnelle, une fragilisation des diplômes actuels de formation continue et un immense mouvement de concentration des universités. Rien n’est encore écrit … car il est fort probable que le système actuel se fera aussi facilement que cela renverser. Mais gageons que la rupture n’est qu’une question de temps … et qu’elle se produira, d’une façon ou d’une autre.

[1] https://format30.com/2014/02/04/petite-histoire-de-la-formation-a-distance-infographie/

[2] http://www.capital.fr/carriere-management/xerfi/moocs-et-e-learning-la-revolution-des-outils-pedagogiques-numeriques#

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