Le local nouveau moteur de la production de valeur(s) ?

Ma grande conviction, à la base de mon implication dans le développement de l’économie des territoires (donc locale), est que l’essentiel de la valeur nécessaire au rebond, voire à la refondation de notre économie se créera autour des dynamiques de proximité1. Lorsque j’évoque le terme de valeur je ne fais pas seulement référence à la valeur financière et aux logiques de marchés capitalistiques. Je fais plus largement état de la valeur telle que définie par Patrick Viveret. Selon lui, le terme valeur est issu du latin Valor qui signifie« force de vie ». Il s’applique par conséquent à toute activité ou posture qui favorise la préservation, la transmission, la création de forces de vie dans tous les domaines. Au regard de cette acception, les valeurs éthiques spirituelles éducatives, mais aussi sanitaires environnementales et sociales sont donc aussi importantes que des valeurs économiques.

Notre économie (trop souvent) guidée par la seule quête du profit doit retrouver du sens, voire son âme, pour que nous puissions sortir l’impasse dans laquelle elle nous a menés … et enfermés (car ses fondements actuels constituent pour la grande majorité d’entre nous des grands acteurs de ce monde un horizon indépassable). Cette reconstruction se fera en revisitant les termes, les orientations et les priorités de notre modèle économique actuel. En effet, si la valeur n’est plus considérée à l’aune de la seule dimension financière, mais en référence à sa contribution aux forces de vie, cela nous ouvre un nouveau « terrain de jeu » bien plus respectueux des besoins fondamentaux de l’homme et de notre fragile planète.  La réappropriation du sens initial de ce concept met au centre du jeu l’ensemble des biens communs qu’il s’agit de préserver et développer au profit du plus grand nombre. Elle remet également la focale sur la dynamique et la force du lien, à la base de toutes nos interactions, et sans lequel il n’y aurait ni société, ni économie (voir article :  http://www.c9consulting.fr/2016/10/11/et-si-lavenir-de-notre-economie-etait-leconomie-du-lien/).

Cet ensemble a aussi pour conséquence de (re)qualifier l’économie locale  qui devrait, selon toute vraisemblance, devenir le principal vecteur de création de valeur de demain. En tous cas, cette conviction est partagée par un nombre grandissant de personnes et est au centre de nombreuses réflexions. Je pense notamment aux travaux de Jérémy Rifkin qui dans son dernier livre « La société du coût marginal zéro » nous présente une perspective (ou vision) de sortie de capitalisme assez cohérente par le développement d’une économie de partage articulée autour des « communaux collaboratifs ».  Les communs collaboratifs sont des lieux, des biens ou des organisations collectivement investis par un groupe de personnes qui les utilisent à leur profit ou celui de la collectivité tout en en prenant soin ensemble. C’est en quelque sorte une forme de partage autogéré d’un bien dont les bénéfices sont partagés. Cette nouvelle forme d’économie « partagée » (ou de partage), sera favorisée (et donc rendue possible) par la troisième révolution industrielle qui décuple notre intelligence collective, et plus largement nos capacités d’action, en rendant accessible l’ensemble des savoirs, en développant l’intelligence artificielle et en  multipliant les possibilités de connexion les uns au autres. Mais ce n’est pas tout car, toujours selon Rifkin, cette nouvelle étape de notre développement fait tendre la valeur des biens vers un coût marginal de zéro, ou en d’autres termes les rend quasiment gratuits une fois les coûts fixes absorbés (par exemple les coûts de réseau de construction de réseau pour l’internet … pour plus de détails et d’explications je vous renvoie au livre de Rifkin précédemment cité).

Cette nouvelle logique émergente, en remettant l’intérêt commun au centre du jeu économique, pourrait très bien constituer le terreau nécessaire au développement des différentes formes de valeurs. Elle renvoie aussi largement à une logique de proximité au travers des communs collaboratifs qui sont indissociables du développement d’une économie (plus) locale. Un autre aspect, contingent de la baisse de coûts de production, devrait renforcer ce mécanisme de relocalisation. Pierre Giorgini, dans son dernier ouvrage « le crépuscule des lieux » défend la thèse selon laquelle le mouvement de déconcentration de la production permis par les technologies annonce le passage d’un modèle de productivité basé sur la production intensive, à un modèle basé sur l’innovation intensive. Dans ce nouveau cadre, c’est la capacité créative des territoires qui sera déterminante. Elle invite donc à réfléchir aux ingrédients nécessaires à cette créativité des territoires  et pose en creux la question suivante : quel type de mixité (et autres facteurs : nature des lieux, nature des entrants, …) faut-il favoriser pour que le processus de créativité opère à plein au sein des territoires.

Par delà et au travers de cette thèse, il me semble qu’un certain nombre d’évolutions, d’exigences et d’opportunités socioéconomiques militent pour le déplacement du centre de gravité de l’économie vers le local. J’en vois au moins trois que je vais développer dans la suite de mon propos : le nécessaire, voire l’inéluctable, passage d’une logique d’intelligence collective pyramidale à une logique d’intelligence holomidale ; la nécessité de favoriser la créativité du plus grand nombre et la capacité (grandissante) des territoires à « financer » le développement de leur valeur

Selon Jean François Noubel, fondateur et actuel président de l’institut de recherche en intelligence collective2 (IRIC), nos sociétés modernes se sont jusqu’alors essentiellement structurées autour des principes de l’intelligence collective pyramidale. Cette forme d’intelligence, qui s’est montrée d’une formidable efficacité, est principalement fondée sur l’autorité, le contrôle, la rationalité, la linéarité et un pilotage de la valeur fondé sur la rareté. L’impulsion de l’action collective y est donnée par là-haut, ou plus exactement par les dirigeants qui imposent leurs visions et dictent les actions aux individus situés aux niveaux hiérarchiques inférieurs. Outre les dérives totalitaires dont elle peut être à l’origine, elle a pour principal inconvénient de centraliser les prises de décisions, de restreindre la diversité en limitant les contributions sociétales et en écrasant les singularités. Elle favorise par ailleurs un certain conservatisme autour des intérêts des détenteurs du pouvoir … c’est-à-dire ceux situés au sommet de la pyramide. Cette forme d’intelligence se montre surtout opérante et efficace dans un contexte stable. Elle devient plus vulnérable et inadaptée dans des périodes mouvantes ou les changements à l’œuvre remettent en cause les modes de pensée et d’organisation existants.

Au stade actuel de notre développement et en cette époque charnière d’extrême complexité sociale, économique environnemental et technologique (3° révolution industrielle), le modèle pyramidal arrive clairement à ses limites… et tant même à devenir contre-productif. Pour faire face aux défis actuels, il s’agit d’inventer un modèle plus juste et plus pérenne (pas forcément en adéquation avec les intérêts directs des détenteurs du pouvoir). L’heure est désormais au passage à un nouveau mode d’intelligence collective favorisant l’expression des singularité et l’émergence d’une gouvernance universelle au sein de laquelle « collaboration, valeur et valeurs sont réconciliées ». Jean François Noubel l’a nommée « intelligence collective holomidale ». Elle se caractérise par son inscription « dans le vaste mouvement de décloisonnement qui anime la pensée de ce nouveau millénaire. Matière, vivant, esprit – physiosphère, biosphère et noosphère – représentent les grandes étapes de l’évolution de l’univers vers toujours plus de complexité et toujours plus de conscience, où tout est relié à tout. » Cette nouvelle forme d’intelligence collective est au coeur des revendication des citoyens appelant à des modes de gouvernances plus participatif et à des modes d’action « à égalités de dignité » adossés aux compétences du plus grand nombre.   Pour Pierre Giorgini, auteur de « la fulgurante transformation », les modes d’organisation et les outils nécessaire au développement de cette nouvelle forme d’intelligence sont déjà là. Sous leur impulsion nous assistons à une révolution sociétale d’une ampleur jamais égalée dans l’humanité qui se traduit notamment par « l’émergence d’un monde coopératif maillé susceptible de transformer en profondeur les relations entre les personnes, les modes de travail et la manière de créer des richesses ».  Cette évolution n’est pas réversible, car si on se réfère aux travaux sur la complexité d’E. Morin (et d’autres),  elle est en train d’émerger de façon quasi inéluctable du cœur même de notre mode d’organisation actuel. Les nouveaux apprentissages à l’oeuvre et les nouvelles pratiques associées ouvrent en effet à des nouveaux modes d’organisation qui participent des ajustements nécessaires à la gestion d’une complexité toujours croissante.

L’intelligence holomidale, portée par les « réseaux coopératifs maillés », se définit plus précisément par une absence de centralité « toute puissante », une forte réduction des structures hiérarchiques. C’est donc une structure décentralisée et distribuée où la compétition  et les logiques de profit y sont bien moins présentes que dans l’approche pyramidale. Elle s’exprime et se construit aujourd’hui autour de l’internet qui rend possible des modes de coopération/collaborations qui auraient été impossibles il y a encore peu. Ce nouvel outil, principal vecteur de nos échanges numériques, favorise le développement d’une nouvelle économie des partages et contribue à l’émergence de nouvelles formes de solidarités. La formule de Serge Soudoplatoff exprime bien le nouveau potentiel du numérique et son caractère révolutionnaire dans une économie essentiellement basée sur la rareté : « quand on partage un bien matériel il se divise, mais quand on partage un bien immatériel il se multiplie ». Le numérique, porté par la troisième révolution industrielle, nous conduit en effet vers un vrai changement de paradigme dont les incidences se manifestent au travers du développement de l’open source, des makers du block change, de l’intelligence artificielle et bien d’autres choses. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont immenses et très complexes. L’intelligence holomidale, et les nouveaux outils sur lesquels elle s’appuie, donnent la capacité de « synchroniser des actions et des projets complexes sans retomber dans les limitations de l’intelligence collective pyramidale et ses chaînes de commandement descendantes ».  Elle va trouver son plein potentiel dans les logiques de proximité, donc sur les territoires qui doivent en favoriser l’expression. Ils peuvent d’ores et déjà le faire en ouvrant des espaces de conception collective autour de grands projets créateurs de valeur au sein desquels chacun serait appelé à contribuer. Une telle approche suppose notamment de repenser le rôle des politiques définis au travers du mode d’organisation pyramidal. Ce dernier se doit désormais, non plus  décider ce qui est bien pour tous, mais de favoriser les modes d’organisation collectifs les mieux à même de répondre aux questions et enjeux complexes de la mutation en cours. J’invite ceux qui doutent de la pertinence de cette intelligence collective, de la capacité d’initiative et d’auto organisation des citoyens autour de causes porteuses de sens (donc de valeur), à la lecture livre de Bénédicte Manier «  un million de révolutions tranquilles ». Elle révèle qu’il existe aux quatre coins de la planète un grand nombre de citoyens qui ont mis en place de façon spontanée d’autres manières de consommer, de commercer, d’échanger, de cultiver, de vivre et de travailler ensemble. Ils se sont pour beaucoup affranchis de modèle dominant et de ses dictas en créant parfois leur propre monnaie, leurs banques, gérant eux-mêmes leur approvisionnement en eau et en énergies … en allant jusqu’à reverdir le désert. Ce qui se fait spontanément en certains endroits se reproduira d’autant plus facilement que l’on saura mettre en place des modes d’organisation favorisant la construction de ce nouveau type d’intelligence collective. Elles passeront notamment par le développement de modes d’organisation favorisant le développement des compétences collectives (c’est la mission que s’est donnée Compétences 21) et par la mise en place d’organisations apprenantes (pour en savoir plus sur ce sujet voir SOL France). L’apprentissage, comme je le rappelle régulièrement, est à la fois le produit et la condition de tout changement.

Le pendant de cette nouvelle forme d’intelligence et des nouveaux modes d’organisation associés est la libération d’une formidable énergie collective qui se manifestera par l’accroissement des capacités d’innovation de chacun. Cela tombe bien, c’est justement ce dont nous avons besoin pour refonder notre société autour de vraies valeurs garantes d’un développement (enfin) durable. En effet, comme l’a très justement dit Alain Touraine au sujet de notre époque « La priorité consiste à faire émerger des idées, de l’action partout […] Nous avons besoin de combattants volontaires, pas d’un nouveau grand chef qui remplace un ancien grand chef » (La fin des sociétés – Seuil). Cette énergie créatrice doit et peut se manifester dans les territoires. Plus nous serons nombreux à y agir, plus de voies seront explorées, plus on acquerra de nouvelles connaissances et plus nous serons en mesure de tracer notre  chemin vers cet ailleurs aux contours encore incertains. Au-delà de la libération des forces de créativité, il faudra aussi savoir capitaliser sur les expériences/innovations les plus pertinentes pour en accélérer la diffusion. C’est ce que font déjà un certain nombre d’acteurs en promouvant des idées qui ont fait leur preuve. On peut citer parmi eux l’association « Innovation Citoyenne et Développement Durable » qui promeut la puissance des idées simples pour réenchanter le monde (www.icdd.fr), Bleu, blanc Zèbres qui est un mouvement citoyen lancé par Alexandre Jardin (http://www.bleublanczebre.fr/) et Sparknews qui se définit comme un amplificateur d’impact international (www.sparknews.com). Si l’heure est à l’exploration de nouvelles pistes, il ne faut toutefois pas oublier que cette recherche doit pouvoir s’articuler sur une base solide car aucun système ne peut vivre sans un minimum de stabilité. Aujourd’hui notre équilibre est encore largement fondé sur des outils/modalités appartenant à un paradigme arrivé à ses limites. Il n’en demeure pas moins que c’est avec ces derniers que nous aurons à composer pour construire cette transition et consolider les nouveaux outils/modalités qui seront au cœur de notre réalité de demain. Autrement dit il ne s’agit pas de mobiliser nos forces créatrices en « jouant » contre le système actuel, mais de s’inscrire dans un processus à orienté vers la recherche d’un nouvel équilibre fondé sur les pratiques, anciennes et nouvelles, les plus opérantes. Gare à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! Entre évolution et révolution la route est large, il s’agit de choisir les meilleures trajectoires pour éviter de se retrouver dans les décors.

Le troisième point, corollaire aux deux autres, réside dans la capacité des territoires à « financer » cette nouvelle logique d’action adossée à la dynamique citoyenne. L’argent, en tant que vecteur essentiel de nos échanges, reste encore très souvent le nerf de la guerre … Cette monnaie  d’échange, trop souvent prisonnière des logiques spéculatives dont il est impératif de s’extraire, peut aussi (pour partie) devenir locale. Différents territoires ont déjà adopté de monnaies locales, avec des résultats très intéressants et notamment celui de favoriser le développement de l’économie local. De nombreux autres territoires sont aujourd’hui en passe de le faire (voir la carte des monnaies locales en France ). On peut raisonnablement penser que les idées dont la valeur financière est évidente trouveront plus ou moins facilement à se financer et que de par leur implantation locale les entreprises en résultant contribueront mécaniquement à faire augmenter la « richesse » du territoire. Ce serait un premier bénéfice non négligeable pour un territoire qui tirera de nouvelles sources de revenus tout en enrichissant son éco système.  Il n’en sera pas de même pour les idées dont la viabilité financière est plus incertaine, et celles qui n’ont aucune chance d’être (directement) rentables … en dépit de leur forte valeur sociale et/ou environnementale pour le territoire. Le financement de ces derniers projets incombe aujourd’hui aux régions et collectivités locales … dont les capacités de financement sont de plus en plus limitées. En dehors de la logique de marché, des jeux de subventions et de la voie associative, il existe peu de moyens de soutenir des projets créateurs de valeur pour un territoire. La seule réelle alternative crédible réside dans le crowdfunding. Ce mode de financement participatif issu de la mouvance internet est en pleine expansion. Mais il reste encore trop marginal pour constituer une vraie alternative.  C’est donc sur ce terrain des « moyens » qu’il s’agit aussi d’être imaginatif. Une première réponse pourrait être apportée par une « Bourse locale de projets citoyens » qui permettrait aux différents acteurs locaux de soutenir un projet créateur de valeur pour leur territoire de façon financière et non financière (voir la Fiche concept). Cet outil, qui participe d’un projet plus global appelé « bourse des vraies valeurs » (lire l’article « La bourse des vraies valeurs, un projet en rupture« ), est encore à l’état de concept est à la recherche d’un territoire désireux de l’expérimenter. Une autre piste, encore plus ambitieuse, réside dans la généralisation du revenu universel. Cette innovation économique et sociale commence à apparaître dans les programmes de certains de candidats engagés dans la course présidentielle. Elle suscite beaucoup de controverses et pose un certain nombre de questions … auxquelles on cherche trop souvent à répondre à partir d’arguments issus du paradigme actuel … à bien des égards déjà obsolète. Le revenu universel devrait être déployé en Finlande en 2017 et sa mise en œuvre a été sérieusement mise en débat dans d’autres pays comme les Pays-Bas et la Suisse. Un de ses quatre grands principes est de « garantir l’existence et permettre la participation sociale ». Dans le contexte global que nous venons de décrire, le fait de rémunérer une personne de façon inconditionnelle pourrait non seulement l’inciter à prendre plus de risques « entreprenariaux » mais aussi constituer un vecteur de (plus) grande implication sociale et environnementale autour d’activités non « rémunérées » susceptibles de créer de la valeur « non marchande » indispensable aux équilibres des territoires. C’est en tout cas un pari qui vaudrait le coup d’être tenté … et dont l’issue ne fait pour moi aucun doute ! (pour en savoir plus lire l’article « Le revenu de base : une innovation de rupture en marche »).

Notons aussi que selon la thèse défendue par Rifkin la réduction drastique des coûts de production va favoriser les modes de production locaux. Ce mécanisme est déjà à l’œuvre dans de nombreux secteurs comme ceux de la musique, de la presse ou de l’énergie (voir le cas de Montdidier qui a relocalisé la production de son énergie … pour le plus grand bénéfice de son territoire : Les Actes des RIC 2013, page 40 à 46 / ). Selon Rifkin, avec le développement des imprimantes 3D et autres outils numériques, on devrait aller encore plus loin : à terme ce seront les grandes usines centralisées qui devraient céder la place à des unités de production locales. Dans un article de l’Expansion (09/2019),  rédigé par E. Botta, le président du Cercle de l’industrie ne disait pas autre chose en mettant en perspective les opportunités offertes par l’industrie du futur actuellement en expérimentation : « On sort de la traditionnelle production de masse faisant appel à de la main d’oeuvre à bas coût, pour aller vers des usines automatisées nécessitant des salariés qualifiés. Des sites au plus près des clients pour pouvoir réaliser des séries courtes à la demande, à des prix compétitifs. Un changement de paradigme économique qui nous permettrait de relocaliser une partie de notre industrie ». On perçoit facilement toutes les opportunités de création de valeur que ces différentes évolution vont créer pour un territoire moyennant que l’on sache favoriser les initiatives, les modes de financement innovants et le bouillonnement créatif. Si l’on couple cela aux perspectives de développement de l’économie circulaire (voir article « des déchets à la richesse »), dont le centre de gravité est également à forte dominante locale, on comprend largement en quoi le territoire de proximité peut (va) constituer le cœur de notre futur modèle de création de valeur(s).

Je n’ai pas explicitement évoqué la place et le rôle des entreprises (déjà) implantées dans les différents territoires. Elles participent de mon point de vue bien évidemment à la richesse et à la dynamique de l’écosystème local. Mais pour développer leur capacité à capter et à construire de la valeur, elles devront aussi réfléchir à la meilleure façon de s’inscrire dans le territoire pour tirer un profit optimal des circuits de proximités et des nouvelles logiques économiques à l’œuvre. Outre l’économie circulaire évoquée plus haut, elles devront aussi composer avec le développement de l’économie du partage et des fonctionnalités. Toutes trois, comme je l’explique dans l’article « des déchets à la richesse », déjà cité un peu plus haut, sont très complémentaires. Par le jeu de ces différentes approches, les entreprises devraient notamment trouver de nouvelles façons de créer de la valeur dans le territoire en nouant de nouvelles formes de coopération et de synergie avec le territoire. On peut par exemple imaginer que les entreprises mobilisent plus les citoyens autour des circuits courts, offrent de nouveaux services en s’appuyant sur la population et contribuent à la dynamique citoyenne en mettant à dispositions des actifs dormants (par exemple en partageant, sous conditions, des moyens de production et de transport durant les périodes de moindre utilisation).Il leur sera aussi possible de repenser leurs relations avec les autres entreprises du territoire autour des logiques d’écologie industrielle (dans l’optique d’une plus grande création de valeur pour l’ensemble des parties prenantes). La place me manque pour développer ces points qui pourraient faire l’objet d’un article spécifique. Il est toutefois important de comprendre que, dans ce nouveau modèle de production de valeur, les entreprises qui font partie de l’écosystème territorial sont appelées à accompagner son évolution tout en questionnant leur propre logique/stratégie. Elles disposent pour cela de différents outils, dont celui de la comptabilité bénéfique développée et promue par Patrick Viveret (pour en savoir plus : vidéo sur la comptabilité bénéfique).

Bien sûr cette dynamique locale ne se développera de façon efficace que si elle est pensée comme constitutive d’un tout plus global dont elle est à la fois le produit et le vecteur. Il s’agit donc, pour reprendre un vieux néologisme, de penser « glocal ». Par ailleurs, si on se réfère aux travaux de l’économiste Hongrois Karl Polanyi nous vivons de toute évidence un « moment Polanyi », c’est-à-dire « une phase où l’on passe d’un paradigme économique à un autre sans avoir les bonnes institutions. C’est un moment où l’on tâtonne pour trouver une organisation acceptable, où les tensions sont très fortes entre ceux qui s’acharnent à restaurer l’ordre ancien et ceux qui réalisent que le monde a changé. On peut observer un certain nombre de signes, comme l’effondrement des institutions de l’économie internationale et la montée du fascisme ». Le passage entre l’Ancien Monde en train de s’écrouler et le Nouveau Monde (à construire) sera le fruit d’un long processus non linéaire conduit pas à pas où chaque pas va dicter l’autre. Pour accompagner et accélérer ce processus, il est nécessaire d’inventer/développer/expérimenter/diffuser les outils, les concepts, les modes d’organisation, les modes de gouvernances, les connaissances, les savoirs faire qui permettront le basculement vers une organisation à dominante holomidale productrice de valeur, au sein de laquelle le local, ou plus précisément ses différents acteurs (re)trouveront une place plus juste dans une relation plus symbiotique avec l’environnement ( voir aussi l’article « Et si l’avenir de notre économie était l’économie du lien ?« ). Je reprendrais également volontiers à mon compte, dans cette vision des futurs possibles, une partie de la conclusion de Pierre Giorgini, dans son livre « la transition fulgurante » lorsqu’il nous dit « Cet exercice de prospective montre qu’il existe des scénarios conduisant à une augmentation fantastique de la productivité sur le plan énergétique, mais aussi dans la production de services d’aide aux personnes, de solidarité, de création de produits locaux, d’émergence de plaisir et de désir de consommation durable. Il montre que des modèles alternatifs sont en train d’émerger, qui ouvrent des espoirs par une autre forme de développement technico-économique basé sur un articulation entre plus de globalisation pour les enjeux majeurs à l’échelle planétaire (eau, ressource rares, énergie, climat, soins, ect.) et plus de développement local et circulaire grâce à des écosystèmes locaux basés sur des échanges durables. L’intelligence des systèmes distribués, l’intelligence des réseaux, peuvent permettent de vaincre cette complexité issue d’une articulation qui parait impossible. C’est là un enjeu global et planétaire rendu possible par l’articulation intelligente de millions d’écosystèmes contributifs. La capacité de déploiement obtenue par les réseaux, les avatars intelligents, l’expertise, le savoir faire en temps réel, peut, par exemple autonomiser des communautés locales se développant en économie circulaire avec un haut niveau de maitrise scientifique et technologique. Des communautés évoluées sur le plan de la de la maîtrise scientifique et technologique peuvent naitre partout dans le monde grâce au choc de la productivité lié à la diffusion gratuite du savoir produit, ce qui peut engendrer des effets sans précédent sur le productivité dans les domaines de la santé , l’agriculture et même de la production de hautes technologies par l’impression 3D par exemple ….« 

C’est à cette construction collective, ce fantastique défi, que je souhaite contribuer au travers de mes activités citoyennes et avec mes amis de « Alliance Sens & Economie ». Elle compte déjà beaucoup d’acteurs dans ses rangs, dont nombre s’ignorent. J’espère que nous serons bientôt bien plus nombreux à nous retrouver, en toute conscience, sur ce chemin. Et pour ceux à qui cette vision ne paraîtrait pas complètement crédible et/ou insuffisamment argumentée, mais néanmoins désirable, je conclurai en reprenant une formule chère à l’institut de future souhaitables (IFS) « L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare ». Autrement dit, à nous de nous donner les moyens de faire advenir l’avenir qui nous paraît le plus souhaitable possible.

[1] Dans cet article la notion de « local » fait référence aux différentes communautés territoriales au sein desquelles vont pouvoir se nouer des liens de proximité autour de projets porteurs de valeur(s) initiés par des acteurs de ces mêmes territoires. Ces communautés peuvent ainsi être, un quartier, une ville ou tout autre territoire dans lesquels ces dynamiques collectives peuvent émerger. Par extension, une région peut aussi être considérée comme une entité locale

[2] Jean Francois Noubel définit l’intelligence collective de la façon suivant : la capacité d’un groupe de personnes à collaborer pour formuler son propre avenir et y parvenir en contexte complexe.

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