Les mécanismes d’apprentissages et les biais de la pensée logique

Ce nouvel article est l’occasion d’approfondir les mécanismes d’apprentissages sous-jacents à l’innovation, que, pour mémoire j’ai définie comme « un processus d’apprentissage collectif ouvert orienté vers la création de valeur(s) ». Il permet notamment de mieux comprendre comment, sous l’effet de nos mécanismes d’apprentissage, notre rapport au monde se structure progressivement et s’enferme, par la même, dans une rapport biaisé à la réalité (réduisant ainsi notre capacité à imaginer, inventer de nouveaux possibles).

De l’égocentrisme à la conscience de soi

Selon Piaget, le bébé, à sa naissance, ne se distingue pas du monde qui l’entoure. Autrement dit, son « moi » et l’environnement dans lequel il est immergé appartiennent à un même ensemble indifférencié. Il a appelé cet état l’égocentrisme. Il va progressivement apprendre à dissocier la réalité psychique interne de la réalité externe à partir de ces interactions avec son environnement. Selon le psychanalyste DW. Winnicott[1] (Winnicott, 1971), cette dissociation va s’opérer dans un espace intermédiaire appelé « aire intermédiaire d’expérience ». C’est dans cette aire que va se construire la perception de la réalité au travers d’expériences sur les objets qui l’environnent. Ces objets, au départ incorporés à son schéma personnel, sont progressivement identifiés comme des objets « non-moi » et mis au service de sa perception de la réalité interne et externe. Cet espace sera également le lieu dans lequel se développeront les relations avec l’objet transitionnel[2] qui sera la première possession de l’enfant. C’est à partir de cet objet que vont se construire les premières formes de rapport symbolique à la réalité. Au travers du symbolique, l’enfant va établir une distinction entre les faits réels et les fantasmes, entre perception et créativité primaire. En d’autres termes, l’objet transitionnel permet le passage de l’illusion à la perception de la réalité partagée. Pour Winnicott, « l’être humain est confronté au problème de la relation entre ce qui est objectivement perçu et ce qui est subjectivement conçu ». Cette relation s’opère dans l’aire intermédiaire « qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l’épreuve de la réalité ». Cette aire une fois consolidée apportera à l’être humain un espace d’expérience neutre qui ne sera plus jamais contesté. C’est en son sein que se construira, au travers de l’expérience, le rapport à la réalité. Pour Winnicott, « l’acceptation de la réalité est une tâche sans fin alimentée par la tension entre la réalité du dedans et la réalité du dehors ».

L’aire intermédiaire d’expérience, également appelée aire de jeux, subsiste de son point de vue  « tout au long de la vie dans le mode d’expérimentation qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif ». Elle s’étend donc par la suite à toute la vie culturelle et créative de l’homme. C’est en son sein que vont se structurer, au travers des interactions avec l’environnement, l’intégralité des savoirs et plus globalement des compétences permettant d’appréhender le réel.

La pensée logique et ses limites

L’apprentissage de la pensée logique, véritable colonne vertébrale de l’intelligence, ne se fait pas de façon aussi linéaire que le défendait Piaget au travers de sa théorie des stades d’apprentissage[3]. De nombreux travaux ultérieurs sont venus invalider cette théorie en démontrant l’existence de compétences cognitives assez complexes chez le bébé. Par ailleurs, d’autres travaux sont venus prouver l’existence d’apparentes régressions cognitives, y compris chez les adultes, en contradiction avec la théorie de Piaget. Oliver Houdé, Professeur à l’Université Paris Descartes – Sorbonne et directeur du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant,  a ainsi mis en évidence la variabilité intra-individuelle des stratégies cognitives et le rôle clef de la fonction d’inhibition dans le choix de stratégies d’action. L’inhibition est une forme de contrôle cognitif qui permet de résister aux habitudes et aux automatismes et ainsi de mobiliser de façon consciente la « bonne stratégie ». Ainsi, se développer ne revient pas à désapprendre les anciennes stratégies moins opérantes, mais à développer de nouvelles stratégies cognitives, concurrentes des anciennes, que l’on va contrôler à partir du mécanisme d’inhibition. Il compare les différentes stratégies cognitives mobilisables « à des vagues qui se chevauchent ». Pour Alain Berthos, professeur au collège de France, cité par O. Houdé, « le cerveau, tant de l’adulte que de l’enfant, est un cheval fougueux que l’inhibition contrôle de ses rênes ». L’existence des biais cognitifs évoquée précédemment s’explique donc par un défaut d’inhibition d’une stratégie apparue spontanément à l’esprit. Ce sont ces mêmes biais qui sont à l’origine des apparentes régressions cognitives citées un peu avant. Pour décider, il faut donc inhiber les stratégies concurrentes en faisant un choix. Ce choix ne se fait pas toujours de façon consciente, mais va le plus souvent s’imposer implicitement. Ces arbitrages se font souvent au moindre coût cognitifs, à partir de la stratégie la plus adaptée au regard des indices de la situation. Christian Morel a mis en exergue, dans son livre « les décisions absurdes » (Morel, 2002), un florilège de décisions obstinément inadéquates au regard d’une solution a priori facilement accessible. Elles étaient, le plus souvent, non le fait de débutants, mais de personnes expérimentées. Par exemple, des pilotes qui provoquent le crash d’un avion en coupant le dernier moteur encore valide. Toutes ces décisions naissent d’une erreur dans lesquels les acteurs s’enferrent. Parmi celles-ci, outre l’erreur d’inattention ou l’ignorance, il y a l’erreur de représentation souvent à l’origine de la mauvaise stratégie.

Une rationalité limitée

Un autre écueil de la pensée logique a été mis en exergue par le sociologue H. Simon dans sa théorie de la rationalité limitée. Le modèle de rationalité classique supposait que l’homme disposait, pour décider, d’une part de toutes les informations et connaissances nécessaires et, d’autre part, possédait la capacité de les traiter. Or, H. Simon a démontré qu’il n’en était rien. Selon lui, tout choix se fait sous contrainte, l’information disponible est toujours incomplète et la connaissance nécessaire aux prises de décisions est difficile sinon impossible à évaluer. De ce fait, on examine en général un petit nombre de solutions et l’on va retenir la plus satisfaisante d’entre elles. La solution retenue ne sera donc pas la solution optimale, mais celle adaptée à des critères « a minima » de satisfaction. Cela est vrai sur un plan individuel et également sur un plan collectif, où le groupe va tendre à retenir une solution de compromis la plus en conformité avec ce qui se fait habituellement. Les critères de sélection mobilisés vont donc tendre à reproduire ce qui leur semble le plus pertinent, et le moins risqué, au regard de ce qui est connu. Une telle grille tendra donc à évacuer toutes les éventuelles solutions pour lesquelles on est sans référence. Les décisions absurdes décrites ci-dessus s’inscrivent donc également dans le modèle de rationalité limité (l’on raisonne à partir des seules connaissances que l’on croit pertinent de mobiliser sur le moment). Nous sommes régis par des modes de raisonnement différents de ceux prévus par le modèle de pure rationalité. On voit tout de suite les limites de ces modes de raisonnement dans le cadre de réflexions visant à produire des solutions originales.

[1] Nous avons considéré que les travaux de Winnicott étaient sur ce point, complémentaires de ceux de Piaget

[2] D.W. Winnicott fut le premier à parler des phénomènes transitionnels au début des années 50. Un objet transitionnel est un objet utilisé par un enfant à partir de l’âge de 4 mois qui va permettre à l’enfant de passer de l’état d’union avec sa mère à l’état à l’état ou il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur. Ce n’est donc pas l’objet qui est transitionnel, mais la relation qu’il représente (source Jeu et réalité de D.W. Winnicott)

[3] Piaget distinguait 3 stades de développement de l’intelligence qui amenaient progressivement un enfant vers un intelligence mature  : le stade sensorimoteur chez le bébé ; le stade de préparation et de mise en place des opération concrétes chez l’enfant  et le stade des opérations formelles chez l’adolescent.

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