La façon dont notre culture régit notre rapport au réel

Cet article vise à  expliquer en quoi et comment notre culture conditionne fortement notre rapport réel et, de ce fait, participe des effets de fixation dont nous avons du mal à nous défaire pour innover.

Les mécanismes constitutifs d’une culture

Pour E. Morin, « la culture structure et oriente les instincts, construit une représentation ou vision du monde, opère l’osmose entre le réel et l’imaginaire à travers  symboles, mythes, normes, idéaux, idéologies. Une culture fournit des points  d’appui et d’incarnation pratiques à la vie imaginaire, des points d’issue et de cristallisation imaginaires à la vie pratique ». Elle joue donc un rôle fondamental sur le comportement de l’homme, mais également sur sa façon de penser et sur sa perception de son environnement. Or, si la culture influence l’homme, ce dernier va, bien entendu, en retour l’influencer. Autrement dit, elle est autant un construit de l’homme que l’homme est, en retour, un construit de sa propre culture.

En effet, comme nous l’avons évoqué dans l’article précédent, l’homme se structure, sur le plan cognitif, à partir de ses relations avec l’environnement (voir « Les mécanismes d’apprentissage et les biais de la pensée logique »). Cette relation s’inscrit dans un cadre culturel auquel on finit par se confondre. En ce sens, l’homme sera bien le produit de son environnement. Selon Edgard Morin (Morin, 2001) notre identité première est forcément culturelle « dans toutes les sociétés il y a musique, chant, poésie. Dans toutes les sociétés il y a rationalité et religion, technique et magie, rite, culte ». La société influence ce que nous sommes en établissant des codes culturels communs, qui s’expriment notamment des règles de conduite et au travers des rituels, du langage[1], des mythes, des sciences.

Une part de cette identité est tellement constitutive de notre être qu’elle échappe, à notre conscience (certains n’hésitent pas à parler, par référence au domaine psychologique, d’inconscient culturel). Cette part inconsciente d’une culture va toutefois pouvoir se révéler au travers de la confrontation avec d’autres cultures.

L’anthropologue américain Laurence Wylie (Wylie, 1981) en a révélé plusieurs exemples en étudiant les différences culturelles entre Français et Américains. Ces différences s’observent notamment dans la marche : « La différence entre la façon de marcher des Américains et des Français est si marquée qu’à Paris on peut repérer un américain à plus de 100 mètres rien qu’à sa démarche. Les Américains ont tendance à balancer les épaules et le bassin. Ils rebondissent fort sur la demi-pointe des pieds. Ils font des moulinets avec leurs bras pour montrer que l’espace qui les entoure leur appartient. À l’inverse, les Français ont tendance à marcher comme s’ils descendaient un corridor étroit ; leur espace personnel est beaucoup plus restreint. Leur démarche est régulière, avec relativement peu de balancement ou déplacement de côté. ». Elles se détectent également dans la conversation où l’on verra en général l’américain attendre la fin d’une phrase pour prendre la parole alors que le français aura une tendance assez systématique à couper la parole. Le second apparaît, en conséquence, assez mal élevé au premier alors qu’il suit des règles culturelles inconscientes (la durée du temps de silence à partir duquel on se sent autorisé à reprendre la parole).

Dans le même registre l’anthropologue E.T Hall, spécialiste de l’interculturel, a déterminé qu’il existait des différences, selon les cultures, dans les distances sociales entretenues avec ses semblables (Hall, 1978). Dans l’approche de ce qu’il a appelé « la proxémique », il a identifié 4 grands types de distances : intime, personnelle, sociale et publique. Il souligne que selon les cultures les distances dans chacune de ces sphères vont différer. Les différences les plus marquantes se trouvent entre les Occidentaux et les pays du Moyen-Orient. Les Arabes et les Occidentaux ont en effet une conception différente du corps et de ses droits. Pour les Arabes, il n’existe pas de zone privée à l’extérieur du corps, c’est pourquoi jouer des coudes et pousser est un trait caractéristique de la culture du Moyen-Orient … qui insupporte les Occidentaux. Ils vivent ces intrusions dans leurs zones d’intimité comme de véritables agressions. Ces éléments culturels intégrés inconsciemment conditionnent à la fois les modes de communication et les réactions aux attitudes d’autrui.

 

Une culture est fondée sur le langage qui la fonde en retour

Une culture se caractérise aussi par son langage. Pour communiquer, il faut en effet se comprendre. Cela passe par l’utilisation d’un code partagé plus ou moins sophistiqué intelligible par les différents partis. Chez les animaux, la communication s’appuie sur des cris, des attitudes, des odeurs. L’appareil cognitif de l’homme et ses caractéristiques physiologiques lui ont permis de développer un langage bien plus sophistiqué et fortement ancré dans la culture. Les mots qui le structurent peuvent être considérés comme autant de concepts et de code logiques inducteurs de sens. «Le mot ne contient pas l’idée, il ne la reflète pas non plus, mais il l’induit. Quand on communique, on ne fait qu’induire une représentation », nous dit JF Dortier (Dortier, 2013).

Notre langage est donc indissociable de notre capacité à symboliser. Il a aussi, au travers des concepts qu’il véhicule, une influence sur notre façon de penser et de percevoir le monde. À une époque certaines thèses ont défendu que (seul) le langage faisait la pensée. C’était nier le rôle de l’image et des représentations mentales dont on reconnaît aujourd’hui l’importance dans le processus de la pensée. Il n’en demeure pas moins que le langage véhicule des concepts inscrits dans une réalité culturelle qui structurent notre rapport à la réalité. Ainsi, selon l’anthropologue américain Benjamin L. Whorf (Benjamin L. Whorf, 1969 [1956] : 129-130). « Nous découpons la nature suivant les voies tracées par notre langue maternelle. Les catégories et les types que nous isolons du monde des phénomènes ne s’y trouvent pas tels quels, s’offrant d’emblée à la perception de l’observateur. Au contraire, le monde se présente à nous comme un flux kaléidoscopique d’impressions que notre esprit doit d’abord organiser, et cela en grande partie grâce au système linguistique que nous avons assimilé ». Ses travaux sur les langues amérindiennes l’ont amené, par exemple, à suggérer que les types de temps verbaux propres à la langue influaient sur le rapport au temps et à la ponctualité.

E.T All a, quant à lui, souligné l’existence de nombreux termes pour désigner la neige dans la langue esquimau. Il en existe plus d’une vingtaine contre deux pour la langue américaine. Cette différence exprime l’importance de la neige dans la culture esquimau et conditionne dans le même temps le regard porté sur cet aspect de leur l’environnement. Nommer quelque chose c’est lui donner une réalité et cela revient, pour une culture, à se doter de capacités d’action consciente sur cette nouvelle facette de la réalité. Le langage est donc indispensable à la pensée et à la conscience de l’homme. Il lui permet notamment de développer une pensée complexe, elle-même productrice d’un langage de plus en plus élaboré et précis. En somme, comme nous dit E. Morin (Morin, 1992), « la conscience est inséparable de la pensée qui est inséparable du langage. La conscience est l’émergence de la pensée réflexive du sujet sur lui-même ».

 

Les cadres de pensée imposés par la culture

Au-delà et au travers du langage, une société, pour perpétuer ses modes d’organisation, va produire une vision du monde partagée adossée à des rites, des normes et des représentations collectives. Ces différentes modalités sont interdépendantes et toutes orientées vers le maintien et le renforcement de la cohésion du système social.  Elles vont contribuer à la création de cadres[2] de pensée très conditionnant et donc difficilement dépassables. Ces derniers seront d’autant plus solides qu’ils occuperont une place centrale dans le système culturel ; centralité que nous retrouvons par exemple dans une idéologie.

En effet, selon le philosophe Louis Althusser une société, pour perpétuer son mode de production, doit asseoir une idéologie permettant d’assurer sa continuité[3]. Il définit l’idéologie comme « une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence ». L’idéologie va donc forger les représentations conditionnant le rapport au réel des membres d’une même société. Dans un monde capitaliste, elle va par exemple forger la représentation de l’existence nécessaire (et indépassable) de patrons et d’ouvriers. Selon Althusser, pour agir efficacement, « l’idéologie se traduit dans la pratique sociale par une existence matérielle ». Les principes de l’éducation repris par les parents ainsi que le principe de hiérarchisation de salaire au sein des entreprises sont issus du corpus idéologique. Par ailleurs, « l’idéologie a besoin de l’illusion de la liberté du sujet ». C’est donc en vertu de sa prétendue liberté que l’individu va croire prolonger de son plein gré les modes d’actions et de pensée lui ayant été inculqués.

Le propre de l’idéologie est en effet « d’imposer des évidences comme évidences ». Le sujet devient alors indissociable des représentations qui lui ont été transmises de façon inconsciente par l’ensemble du corps social, c’est-à-dire ce qu’Althusser a nommé les « appareils idéologiques d’état », c’est-à-dire la famille, l’école, la religion, les syndicats. En des temps plus anciens, l’appareil dominant était la religion autour de laquelle s’organisait toute la vie sociale. Le leadership a ensuite été progressivement repris par l’école … qui vacille elle aussi désormais sur ses bases. Notre société est à la recherche de nouveaux principes directeurs, ou plus exactement d’une nouvelle idéologie fédératrice. Mais elle se heurte aux cadres des grandes représentations constitutives de notre mode de fonctionnement actuel et duquel on aura du mal à sortir sans réformer de front les esprits et la société. L’un des grands idéaux sur lequel s’est fondée notre société actuelle et sur lequel le capitalisme s’est largement appuyé est le mythe du progrès. Selon F. Rouvillois (Rouvillois, 2011) ce mythe est apparu lors de la révolution scientiste mécaniste du 17° siècle. Fondée, sur l’idée de progrès permanent, elle devait provoquer comme un « mouvement ascendant et nécessaire » de la société. Elle devait permettre d’accomplir la promesse de Descartes de l’homme libre et tout puissant « maître et possesseur de la nature ». Elle a fini par devenir la philosophie exclusive de la modernité et s’est transformée, toujours selon F. Rouvillois, en un « rêve totalitaire » … dont nous avons aujourd’hui bien du mal à nous extraire (car c’est un principe, une évidence que l’on ne requestionne plus … et pourtant … )

[1] Pour E. Morin « le langage permet à la cogitation de traiter, non seulement ce qui est antérieur au langage (l’action, la perception, le souvenir, le rêve), mais aussi ce qui relève du langage lui-même, les discours, les idées, les problèmes ».

[2] Nous empruntons cette notion de cadre au sociologue et linguiste Erving Goffman, qui lui-même l’a emprunté à l’anthropologue G. Bateson. Selon lui « toute expérience, toute activité sociale, se prête à plusieurs version de cadrage Ils fixent la représentation de la réalité, orientant les perceptions et influençant l’engagement des conduites » (source Wikipédia). Sortir du cadre revient donc à faire changer son regard, donc sa représentation des choses

[3]Source :http://blogs.mediapart.fr/blog/hendrik-davi/070210/ideologie-et-appareil-ideologique-d-etat-aie#_ftnref1 )

 

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *