L’imaginaire, un mode de rapport au réel complémentaire de la raison

Ce nouvel article s’inscrit dans la continuité du précédent intitulé « L’innovation aux confluents de la raison, de l’imagination et du kinesthésique ». Il m’a permis d’approfondir les liens et complémentarités entre la raison et l’imaginaire. 

Selon André Petitat, cité par D. Martucelli (Martuccelli, 2014), notre rapport au monde est le fruit d’une double simultanéité, car « dès notre enfance nous apprenons à établir un rapport d’action à un référent réel d’un côté et un référent imaginaire de l’autre ». Notre référence au réel s’établit essentiellement par le prisme des connaissances enseignées (ce que l’on tient pour vrai et à partir de quoi nous raisonnons) et notre référence imaginaire s’opère par le canal des grandes structures de l’imagination collective propre à chaque culture (véhiculée par le mythe, les symboles, les normes). Dans notre approche rationnelle du monde, l’imaginaire reste trop souvent négligé, ou au pire, ignoré. Or, la raison ne peut se déployer efficacement sans recourir à l’imaginaire. En effet, selon E. Morin (Morin, 1992), ces deux aspects de notre rapport au monde « sont à la fois les mêmes, différents et opposés. C’est « du même » que partent dans les deux mondes antagonistes et complémentaires, l’un de la perception et de l’exploration empirico rationnelle du réel, l’autre du fantasme du rêve et du mythe ».

Cet autre mode de rapport au réel dans lequel se reflètent les profondeurs de la psyché humaine, permet de dialoguer avec le réel à partir de cadres parfois aussi cohérents que ceux formés par la raison. De la même façon qu’avec l’émotion, il n’y a pas de pensée complètement objective, il n’y a pas de pensée départie de toute forme d’imaginaire.  Ce dernier, à l’instar de l’émotion participe à la pensée rationnelle, elle lui est notamment indispensable pour former des concepts et se projeter dans le réel. Bien sûr, l’influence de l’imaginaire n’est pas établie de façon aussi scientifique que les émotions, car on n’a pas trouvé de zones de l’imagination dans le cerveau, mais toute une volumineuse littérature en sciences humaines atteste de son importance.

Pour Laborit (Laborit, 1985), l’imaginaire est « une fonction spécifiquement humaine qui permet à l’homme, contrairement aux autres espèces animales, d’ajouter de l’information, de transformer le monde qui l’entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d’évitement de l’aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. Imaginaire dont l’antagonisme fonctionne avec les automatismes et les pulsions, phénomènes inconscients, est sans doute à l’origine  du phénomène de la conscience ». C’est donc à partir de l’imaginaire que l’homme va pouvoir (re)trouver une forme de liberté d’action s’extrayant, d’une part, de l’obligation d’agir, dictée par ses déterminismes biologiques et sociaux, et d’autre part, des limites de sa capacité d’action données par sa confrontation à un réel complexe. Sans la possibilité de fuir dans l’imaginaire, il serait coincé en permanence dans une forme d’angoisse productrice d’agressivité et d’inhibition. L’imaginaire est donc une faculté de l’esprit permettant à l’homme de s’extraire de ses déterminismes en le rendant « créateur du monde dans lequel il va enfin vivre » (Laborit, 1993). Il y a donc un lien étroit, sur lequel nous reviendrons, entre l’imagination et la créativité.

Cet imaginaire, qualifié de parfois « folle du logis », a longtemps été dévalué au nom de la raison. A l’instar de l’émotion, il a longtemps été considéré comme une scorie dont il fallait débarrasser l’esprit pour penser de façon plus juste. Or on sait aujourd’hui que la raison et l’imaginaire sont deux versants complémentaires de l’esprit humain. Pour Gilbert Durand (Souly, 2006), anthropologue de l’imaginaire et philosophe, l’imaginaire est « un substrat de la vie mentale, une dimension constitutive de l’humanité, la puissance du rêve, la force du symbole, la maternité de l’image composent une espèce de « fantastique transcendantale » dont l’homme ne peut pas se passer ». Il considère par ailleurs que « notre raison, quelle qu’elle soit, s’élabore toujours à partir du terreau de l’imaginaire ». L’imaginaire vient donc encadrer et façonner notre représentation du monde et par capillarité tous les produits de notre esprit comme les pensées et les idées. Sa force est telle qu’il peut parfois nous déborder en produisant des hallucinations ou, plus grave, des maladies psychiques. Ainsi, nous dit J.J. Wunenburger, professeur en philosophie, (Wunenburger, 2011), « entre la réalité concrète perçue par les sens et le monde abstrait de la raison, il existe donc un plan intermédiaire, fait de souvenirs, d’affects, d’anticipations, de simulations et de fictions, qui nous occupent une large partie de notre temps, qui déterminent nos pensées, nos états d’âme, orientent nos pensées , guident nos décisions, influent sur nos comportements, bref constituent la substance de notre vie psychique ». Nos peurs, nos désirs, nos rêves, nos envies structurent donc notre rapport au monde aussi assurément que notre raison. Au point parfois de ne plus distinguer la place de l’un et de l’autre, voire de prendre l’imaginaire pour de la raison. C’est donc au travers de l’imaginaire que nous dialoguons avec le réel et que nous nous construisons notre monde personnel.

La magie, fondée sur l’illusion pourrait nous en apprendre beaucoup sur le sujet. Ainsi donc, il y a de l’imaginaire dans la construction des savoirs, puisque ces derniers sont issus de notre expérience du monde, elle-même placée sous l’influence de l’imaginaire. Elle s’exprime au travers de supports permettant de véhiculer un sens très ouvert dont une partie échappera bien souvent à l’émetteur. On dit, par exemple, qu’une bonne histoire est celle permettant à celui qui l’entend de s’y projeter ; c’est-à-dire de (re)créer une partie du sens à partir de matériaux propre à son imaginaire. Une partie du sens d’une production imaginaire échappera donc forcément à son auteur, car ce sens n’est pas fermé, mais en permanence ajustée. Dans le même esprit, combien de fois a-t-on des artistes dire, à propos du sens donné à leur œuvre, « je ne savais pas que j’avais exprimé tout cela … ». L’un des supports les plus féconds pour l’imaginaire reste l’image. Gilbert Durant nous dit à son propos « l’image – aussi dégradée qu’on puisse la concevoir – est en elle-même porteuse d’un sens qui n’a pas à être recherché en dehors de la signification imaginaire. C’est finalement le sens figuré qui seul est significatif, le soi-disant sens propre n’étant qu’un cas particulier et mesquin du vaste courant sémantique qui draine les étymologies ». On voit ici toute la force évocatrice d’une image dont le sens « figuré » peut aller bien au-delà de ce que son auteur a cherché à exprimer. C’est donc une autre forme d’expression nous permettant de sortir du langage codifié issu de nos cadres mentaux et nous y ramenant sans cesse. Elle ouvre à une autre dimension constitutive de l’homme à laquelle nous nous fermons à chaque fois que nous entrons dans un raisonnement rationnel. L’imaginaire, en suivant un chemin différent de celui de la pensée logique, contribue à faire sauter les verrous des cadres artificiellement créés par nos déterminants cognitifs et culturels.

L’imaginaire est un mode de rapport au réel individuel surdéterminé par un imaginaire collectif. Au-delà et au travers des imaginaires individuels, l’imaginaire collectif va en effet irriguer toute  la vie sociale en l’imprégnant de représentations collectives. Cet « imaginaire social » va être notamment traduit en grands récits mettant en scène les principales croyances et l’idéologie d’une culture. Ces grands récits sont, bien sûr, ceux produits par chacune des époques au travers des romans et des fictions, mais ce sont aussi et surtout les mythes, ces histoires d’ordre plus intemporel exprimées sous formes symboliques dont une partie du sens échappe au conscient de l’homme. Pour le socio anthropologue Georges Bertin (Bertin, 2003)« Le mythe interroge les couches profondes de la psyché, dans ce qu’elle a de plus radical comme dans ses formes immuables ordonnées aux besoins les plus fondamentaux de l’espèce et les formations dus à l’effervescence poétique, aux capacités instituantes mises en œuvre par l’imagination créatrice. /…/ Le mythe, parce qu’il porte la vérité subjective d’une culture, d’un groupe social, d’un pays et de ses habitants agit comme révélateur, est saisi comme prise de conscience plus que comme objet, il favorise l’intelligence active. Il est une catégorie du symbolisme, car il porte à la fois ce qui a toujours été caché aux sociétés et que pourtant elles ont toujours su et ce qui les a toujours amenées à négocier dans leur rapport au réel ». Notre société a toujours été traversée par de grands mythes à la fois porteurs et générateurs des grandes croyances, des imaginaires d’une époque.

L’imaginaire social des occidentaux, après avoir longtemps été régi par la croyance en la toute-puissance de la nature, à qui l’on prêtait des pouvoirs surnaturels, puis à celle des dieux, est aujourd’hui largement gouverné par la croyance en l’infaillibilité de la raison et du progrès. Cette nouvelle croyance est venue balayer, sans y parvenir complètement, un rapport imaginaire au monde dans lequel l’esprit de l’homme n’était pas gouverné par son inconscient, mais par des déesses ou des démons. Toutes ces choses ont été traduites en histoires souvent fort belles dont l’emprise collective sur les esprits s’est fortement estompée, même si elles gardent encore une certaine force poétique.

Le mythe du progrès, fondateur de la modernité, est donc venu progressivement balayer toutes ces « fadaises ». Une bonne part de notre imaginaire s’est alors investie dans nos objets techniques issus de nos sciences et technologies. Mais ce mythe, comme nous l’avons déjà évoqué, est aujourd’hui largement remis en cause par les difficultés et désillusions rencontrées à l’épreuve de la réalité. Le progrès technique devait nous apporter la liberté en nous libérant des tâches les plus ingrates, il nous a pour une bonne part asservis ; il devait nous faciliter le rapport à notre l’environnement, il est en train de le dégrader fortement. Le mythe du progrès, fortement lié au paradigme des lumières, est en train d’exploser sous le poids de ses contradictions. Les propos de Nicolas Hulot, dans « le syndrome du Titanic », en sont une parfaite illustration « De l’idée d’un progrès constant, réfléchi et soudé à l’avenir, j’ai pris conscience d’un monde balloté dans un fleuve en cru où chacun essaie le plus souvent simplement de tirer son épingle du jeu sans trop savoir où le mouvement le conduira. J’observe une humanité qui parfois succombe sous le fardeau de ses découvertes, engluée dans l’utopie matérialiste, empêtrée dans les mailles du progrès. ». Le signal d’alarme est aujourd’hui très clairement tiré. L’homme est donc sommé, pour sortir de cette impasse, de s’inventer un nouveau grand mythe fédérateur constitutif d’un nouveau grand paradigme. Mais il doit, dans le même temps, continuer à s’alimenter des mythes constitutifs des grandes thématiques humaines, toutes  traversées par les imaginaires qui les ont façonnés.

[1] Une chaire d’enseignement et de recherche « modélisation des imaginaires, Innovation et créations », fruit du partenariat entre académiques et Industriels[1] s’est donné comme défi de  « travailler « l’imaginaire comme une matière première », et de décrypter les archétypes, voire la « grammaire » des imaginaires à l’œuvre dans les processus d’innovation. Elle s’attache à modéliser et à formaliser les imaginaires définis comme des combinaisons dynamiques de récits (conversations et fictions) et d’univers (formes et mondes virtuels, immersifs et interactifs) ».

 

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