La pensée chinoise de l’efficience : une approche pertinente pour construire le futur.

Je termine la lecture du livre de François Jullien « Conférence sur l’efficacité », à bien des égards, très intéressant.  Le propos de ce philosophe est de démontrer qu’il existe une autre façon de penser l’efficacité que celle qui prévaut chez les occidentaux. Cette autre façon, à laquelle je consacre cet article, est mise en œuvre par la chine.Pour faire simple, selon l’auteur, l’occident pense l’efficacité au travers de la modélisation d’une situation et de la stratégie à partir de laquelle on va pouvoir atteindre l’objectif. L’action, menée de façon volontariste, découle ensuite de cette stratégie. François Jullien donne l’exemple du chef de guerre qui trace un plan des opérations sous sa tente avant de les engager sur le terrain. Ce mode d’action compte deux versants : l’abstraction formalisante (la modélisation / le plan) et l’action (souvent héroïque). Cette pensée s’inscrit plus généralement dans une logique de moyens/fin où le « héros » va forcer les choses. Plus la victoire est héroïque, plus elle est belle et méritoire.  Nos livres d’histoire, mais aussi nos contes et légendes, regorgent de ces héros dont on conte les épopées … pour notre plus grand plaisir.

La pensée chinoise, en s’inscrivant dans une logique d’efficience, procède tout autrement. Dans une situation de conquête, les Chinois ne vont pas chercher à forcer les choses, mais à détecter les éléments « favorables » pour les faire mûrir. Dits autrement, ils font en sorte de s’appuyer sur les « potentiels de situation »  pour favoriser les transformations silencieuses. Ainsi, nous dit F. Jullien, « La pensée chinoise en a appris, non pas à construire un modèle héroïque, rhétorique, qui par sa force d’invention voudrait s’imposer au monde, mais à compter sur le processus infiniment graduel et silencieux de transformation qu’il convient d’accompagner. » Pour illustrer ce propos, il prend l’exemple du jardinier à qui il ne viendrait jamais à l’idée de tirer sur ses plantes pour les faire pousser. Son rôle consiste, plus modestement, à « accompagner ce qui pousse ». Cette formule résume à elle seule l’essence de cette pensée. Elle s’incarne aussi dans la pensée Laozi lorsqu’il dit   « Plutôt que de se porter coûte que coûte en avant, mieux vaut de soi-même se retirer et attendre que la situation vienne vous chercher ». La pensée chinoise est donc celle du processus graduel de maturation. Comme l’indique F Jullien « l’efficience du stratège en Chine est de capter l’immanence à l’œuvre dans la situation qui se renouvelle  au fur et à mesure de la transformation », cette dernière opère comme la nature, « de façon indirecte et discrète ». Cette même nature de laquelle ils se sentent solidaires et avec laquelle ils entretiennent une relation symbiotique. A tel point que, comme nous l’explique F. Jullien, ils ont dû récupérer de l’Européen le concept de nature à la fin du 19° siècle pour pouvoir penser le « faire humain » en dehors de ce « phénomène de precessivité ». Le mot clef de la pensée chinoise est « transformation ». Il s’agit de transformer en s’appuyant sur les processus (déjà) à l’œuvre. Dans la pensée occidentale, l’intuition est le « fourre-tout » dans lequel on met tout ce qui nous échappe. Pour les Chinois c’est le ressenti, prescience des mouvements en cours, des potentiels en train de se révéler. Dans leur culture, contrairement à la nôtre, une occasion, une bonne fortune n’arrive jamais complètement par hasard. C’est toujours interprété comme l’aboutissement du mûrissement d’une situation dont il ne faut pas perdre le fil. Ainsi, comme nous le dit F. Jullien,en matière stratégique, ce qui distingue la conception chinoise de la nôtre est qu’elle ne se pense pas selon « les modalités de l’être et du connaître qui sont les socles de notre philosophie », mais par « la seule catégorie du déroulement en cours ». Cette « voie » relève d’un processus d’actualisation/désactualisation progressif continu, alors que pour nous elle procède par strates linéaires qui « mènent au ciel ». Notre volonté de dominer la nature, à nous en émanciper par le progrès, relève de cette logique et l’on voit aujourd’hui l’impasse dans laquelle elle nous a menée.

Il ne s’agit bien sûr pas d’opposer ces deux approches de l’efficacité, car si elles sont distinctes, elles restent néanmoins complémentaires. Mais il faut bien admettre qu’en cette époque de transition, où l’on bascule d’un monde sur le déclin à un autre dont les contours sont encore très incertains, l’approche chinoise comporte bien des vertus. Elle épouse les principes de la complexité et permet notamment de se garder de cette approche par trop linéaire, à la base de notre illusion de toute puissance, dans laquelle nous nous sommes enfermés. Faute de connaître les détails du paradigme par lequel nous serons en mesure de relever les défis économiques, sociétaux et environnementaux auxquels nous sommes confrontés, il est illusoire de chercher à le construire de façon trop volontariste. Ce futur souhaitable, auquel nous aspirons, se construira au contraire, « chemin faisant ». Autrement dit, il convient d’adopter une approche s’appuyant le plus possible sur « les potentiels de situation » dans le cadre de laquelle chacun de nos pas guidera l’autre, chaque nouveau savoir acquis ouvrira potentiellement de nouveaux possibles et/ou fermera des portes. Il faudra par ailleurs se garder des effets de fixation à venir (ceux à vaincre sont déjà assez nombreux !), en intégrant dès aujourd’hui que chaque nouvel équilibre trouvé, sera forcément transitoire. La solution d’un jour peut s’avérer l’ennemi du lendemain. Ainsi va la marche de nos sociétés qui, poussées par un processus toujours plus puissant de création de savoirs, se recomposent en permanence. Là encore, la pensée stratégique chinoise, qui invite à épouser le flux des choses, peut nous aider à faire face à cette exigence.

Pensée stratégique chinoise et prospective du présent.

En lisant ce livre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un rapprochement avec une des approches de la prospective et la pensée stratégique. En effet la notion de « potentiels de situation qu’il convient de laisser mûrir » est voisine des principes de la « prospective du présent ». Je vous invite à en juger vous-même au travers de la  rapide description de ce courant[1]

La prospective est née du constat que les décisions sont prises à partir des enseignements du passé. Or dans un monde de plus en plus complexe, donc par essence non déterminé, ce type de raisonnement n’est plus possible. Il n’y a donc pas un futur déterminable, mais un ensemble de futurs possibles. Gaston Berger, l’un des pères de la prospective, disait « vivre est toujours un pari ; écartons au moins les plus absurdes ». La reconnaissance de la pluralité de futurs est donc la base de la prospective. L’innovation participe de ce futur en ouvrant ou renforçant l’occurrence de nouveaux futurs.  Elle relève plus exactement d’un processus darwinien selon lequel, à l’instar des mutations génétiques,  sur la multitude d’idées en émergence, seule la plus adaptée d’entre elles grandira jusqu’à s’imposer comme de vraies innovations.

Pour les tenants de la prospective du présent, un des courants de cette discipline, il convient donc d’essayer de repérer les indices de ces évolutions à venir au travers des « signaux faibles ». Selon Edith Heurgon, ancienne responsable de la mission prospective à la RATP, cette technique de prospective se distingue des méthodes classiques qui cherchent à approcher les mutations sociales par scénario, par extrapolation en utilisant des outils ne permettant pas de changer de logique. La prospective du présent, par son approche pluridisciplinaire, « veut changer de lunettes, décaler les regards, penser les choses autrement. Il s’agit d’une prospective plus axée sur les signaux faibles que sur les tendances lourdes et qui essaye de voir les innovations, les émergences dans les interactions quotidiennes des gens ». Pas plus que les autres méthodes, elle ne peut prétendre prévoir demain, mais elle peut permettre de distinguer dans le bouillonnement des idées en émergence celles susceptibles de façonner notre futur. Cette démarche s’inscrit dans le champ de la complexité en refusant les oppositions binaires pour les réintégrer dans des systèmes de compréhension plus vastes. Elle aurait aussi pu naître en Chine, tant ses principes sont voisins de l’approche stratégique décrite par François Jullien.

Pour conclure, tout démontre qu’en matière d’innovation rien n’arrive jamais complètement hors-sol : il n’est pas à douter que le futur est déjà là. Des films comme « demain » ou « qu’est-ce qu’on attend », pour ne prendre que ces deux exemples, en témoignent largement. Il suffit de repérer ces potentiels et de les aider à mûrir. Ainsi, la construction du monde de demain passe, d’une part, par le déploiement/consolidation d’innovations déjà à l’œuvre, d’autre part, par la mobilisation des capacités d’innovation et d’initiatives du plus grand nombre. Plus il y aura de monde sur le pont, plus nous serons nombreux à chercher à sortir de sentiers battus, plus nous aurons de chance d’inventer les (bonnes) solutions constitutives d’un futur souhaitable.

[1] Le  texte sur la prospective du présent est extrait de mon livre « l’innovation de rupture : concepts pour (ré)inventer le monde »

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