(Re)tisser les liens entre l’économique, le social et l’environnemental à partir de la permaéconomie et des tiers-lieux

J’ai lu récemment trois livres extrêmement intéressants : « La Dynamique du capitalisme » de Fernand Braudel, « Permaéconomie » d’Emmanuel Delannoy et « Le crépuscule des lieux » de Pierre Giorgini. Le premier éclaire les dynamiques économiques en œuvre dans nos  sociétés, le second développe les contours d’une voie économique émergente pleine de promesses et le troisième évoque comment la transition techno-scientifique en cours est en train de bouleverser notre rapport aux lieux, aux espaces, au local. Je vais m’appuyer sur les propos de ces différents auteurs pour tenter de démontrer, d’une part, comment la mondialisation de l’économie a détruit les liens historiques entre l’économique, le social et l’environnemental et, d’autre part, comment il est possible de retisser/réinventer ces liens à partir de l’échelon local en s’appuyant sur les principes de la Permaéconomie et sur le développement de tiers-lieux.

Pour planter le décor, il est intéressant de tirer, comme l’a fait E. Delannoy, le fil de l’analogie entre nos modes de production agricoles industriels et nos modes économiques capitalistiques. Ce faisant, on constate qu’après avoir été à l’origine d’indiscutables avancées, aucun de ces deux modèles ne peut prétendre se maintenir sur la durée. En effet, le premier épuise nos sols et le second nos ressources (humaines et naturelles). Pour l’un, cette dégradation est due à l’usage massif d’engrais chimique. Pour l’autre, elle résulte de notre dépendance à un engrais non moins délétère : l’argent, autour duquel tout s’articule et sans lequel on n’est plus rien. Cette dépendance à la monnaie est à tel point caricaturale qu’elle a fait dire au chef indien Geronimo :  » Quant le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été péché. Alors on saura que l’argent ne se mange pas ».  Elle est devenue la seule unité de mesure de notre activité économique qui se borne désormais à rendre compte uniquement de « ce qui se compte » (c’est-à-dire à ce qui a une contrepartie monétaire). Ce faisant, comme nous le dit Patrick Viveret, elle occulte une bonne partie, sinon l’essentiel, de  « ce qui compte vraiment pour nous ». Quid de la qualité de nos liens avec nous même,  aux autres ou à notre environnement sans lesquels il n’y aurait ni société, ni économie. Quid aussi des plaisirs de la vie pourtant si essentiels à notre équilibre et de bien d’autres choses. Situation, comme nous allons le voir, largement due au hold-up exercé par le mode économique dominant c’est-à-dire le capitalisme.

De la permaculture à la permaéconomie

Dans son ouvrage « Permaéconomie », E. Delannoy présente la permaculture comme la métaphore d’un modèle économique permettant à l’homme de se développer en préservant, d’une part, les équilibres socio-économiques nécessaires à « une bonne vie » et, d’autre part, les équilibres écologiques nécessaires à la biosphère[1]. Ainsi, à la différence des modes productivistes qui épuisent nos sols,  le modèle de permaculture  contribue à la préservation des équilibres au travers d’une double production : pour nous (nous nourrir) et pour le sol (agriculture régénératrice). La permaéconomie est quant à elle définie comme « une nouvelle économie  qui, en entretenant elle-même les conditions de sa propre pérennité, créera les conditions d’un épanouissement humain durable et compatible avec la biosphère ». Elle va donc encore plus loin que la permaculture, car elle vise à une triple production : production de biens et de richesses ; production qui réinvestit dans le capital naturel (pour éviter qu’il ne se dégrade) et production de capital humain et social (donc générateur de lien et de coopération). Selon E. Delannoy, les briques constitutives de la permaéconomie sont déjà là. Ce sont notamment l’économie circulaire, l’économie des fonctionnalités, le biomimétisme, le crowdfonding, les monnaies alternatives, etc. Il insiste tout particulièrement sur la nécessité d’inventer de nouvelles formes de coopérations, car la coopération et plus largement le lien sont  en quelque sorte le moteur de la permaéconomie. En  effet, pour lui, comme de façon plus générale dans la systémique, « ce qui se passe entre les êtres est aussi important que les être eux-mêmes ». Il développe bien entendu de façon intéressante les nombreuses particularités de la nature (non-linéarité, symbioses …), qui sont autant de sources d’inspiration pour notre économie (à venir). Nous y reviendrons un peu plus loin.

En fin d’ouvrage, E. delannoy critique le schéma classique du développement durable (les trois sphères de l’économie, du social et de l’environnemental en intersection). Ce dernier est pour lui intéressant sur son principe … mais ne nous dit rien de ce qu’il faut faire. Il propose en alternative le schéma de René Passet[2], extrait de son livre « l’économique et le vivant », publié en 1979.

Dans cette représentation dite « enchâssée » (c’est  à dire où les trois figures sont imbriquées les unes dans les autres à la manière des poupées russes), la sphère écologique (la biosphère) n’est ni séparée, ni mise en niveau de celles du social et de l’économie, mais les englobe … Elle indique que la biosphère contraint les activités humaines, qui elle-même contraint celle de l’économie. Autrement dit, elle rend compte du fait qu’il n’y aurait pas d’économie sans activité humaine et pas d’activité humaine … sans biosphère. Cette dernière a bien entendu longtemps existé sans activité humaine, et a fortiori sans économie. Mais à l’ère de l’anthropocène, il convient de penser des relations équilibrées, vivantes et dynamiques entre ces trois sphères si on veut préserver un environnement propice à notre (sur)vie. SI vous voulez avoir une explication rapide et claire de la permaéconomie (sur la base de ce schéma de René Passet), je vous invite à regarder une vidéo de 15min en cliquant sur le lien ci-après : https://www.youtube.com/watch?v=Ods61c6mNcY.

Cette approche résolument positive milite pour la refondation de l’économie autour des logiques locales. En effet le principe de la Permaculture, à la différence de l’agriculture productiviste, rend possible (voire nécessite) une production à petite échelle dans laquelle il n’est ni question de spécialisation à outrance ni de mode production industrielle. Elle n’en est pas moins performante, car outre son potentiel de création d’emploi, elle offre des taux de rendement à l’hectare très élevés.

La « maison à trois étages » comme métaphore de notre économie

Pour poursuivre la réflexion autour de la pertinence et la viabilité d’une économie locale, il est intéressant de se référer aux travaux de Fernand Braudel évoqués en début d’article, tout en continuant à tirer le fil de l’analogie avec les modes de productions agricoles. Ce dernier a recours à la métaphore d’une « maison à trois étages » pour décrire le développement progressif de la civilisation matérielle. Il distingue ainsi trois niveaux de développement : le rez-de-chaussée avec les structures de la vie quotidienne, le premier étage où se trouve le marché, et l’étage supérieur où se loge le capitalisme. La vie quotidienne comprend essentiellement ce qui est matériel (nos aliments, nos vêtements, nos habitations) et les pratiques culturelles (nos systèmes de parenté, nos religions, nos recréations). Pour Braudel, le quotidien est ce qui « dans la vie nous prend en charge sans que nous le sachions : l’habitude, mieux la routine, mille gestes qui fleurissent, s’achèvent d’eux même et vis-à-vis desquels nul n’a à prendre de décisions, qui passent au vrai, hors de décision de notre pleine conscience ». En d’autres termes il est donc formé de toutes les connaissances et pratiques implicites régissant nos vies. Cet étage est le principal lieu de vie d’une humanité « plus qu’à moitié ensevelie dans le quotidien ». Il correspond en quelque sorte à l’infra marché, dans lequel la grande majorité de ce qui y est produit a une valeur d’usage, mais n’acquiert pas de valeur d’échange (il faut pour cela franchir la porte étroite du marché située au second étage). Certains biens ou services produits dans le quotidien vont néanmoins pouvoir acquérir une valeur d’échange et ainsi accéder à l’étage supérieur. On accède alors à un lieu d’échanges, petits et grands, dont la matérialisation a longtemps été le « la place du village », grâce auquel nous maximisons/élargissons les consommations de la vie quotidienne. C’est la liaison entre production, où tout naît et la consommation, où tout se détruit. Mais c’est aussi selon Braudel « le moteur, la zone étroite, mais vive d’où jaillissent les incitations, les forces vives, les nouveautés, les initiatives, les prises multiples de conscience, les croissances et même le progrès ». Il ne faut donc pas confondre le marché et le capitalisme qui selon l’historien est resté minoritaire jusqu’au 18° siècle. Pendant longtemps, le second étage a conditionné l’essentiel des activités de la vie quotidienne. Il était celui à partir duquel s’organisait l’essentiel des échanges relatifs aux besoins économiques et, par déclinaison, l’ensemble à la vie politique et sociale. Les échanges de ce marché originel sont en effet  fondés sur une logique de proximité, de transparence et d’équité (les bénéfices y sont mesurés). Certes, nous dit Braudel, ses règles sont parfois contournées par des manœuvres de stockage ou des ententes entre marchands, mais tout cela n’a, en apparence, pas de grosses incidences sur son équilibre. Il en va de même, un peu plus tard avec les commerces de gros, comme par exemple le blé, dont « la marge de bénéfice est à la fois sûre et modérée »

Au fil des siècles, avec le développement conjoint des facilités de transport, des outils financiers et la constitution d’une caste de riches négociants, le moteur de l’économie s’est déplacé du marché (2°étage), à la superstructure capitaliste (3° étage). En d’autres termes, le capitalisme s’est construit en se glissant insidieusement dans les failles du marché dont il s’est progressivement émancipé en en contournant les règles. Ce contournement, au départ marginal, va progressivement s’amplifier jusqu’à donner naissance au capitalisme marchand, puis au capitalisme industriel, c’est-à-dire à une forme de « contre-marché » faisant fi des nécessités de la vie quotidienne[3]. Le local dont l’équilibre économique, politique et social était fondé sur son marché (deuxième étage) se voit ainsi progressivement vidé de sa substance, et donc de sa capacité de régulation, au profit du capitalisme (étage3) autour duquel tout va désormais s’organiser… pour le meilleur et pour le pire. En effet, ce dernier, en dictant ses règles du jeu, a permis un essor économique sans précédent dont il serait malhonnête de nier les bénéfices. Mais il est aussi devenu, dans le même temps, en imposant une compétition outrancière, une sorte de machine folle qui a détruit beaucoup de valeur sociale et environnementale. Or, comme nous le dit Jean Marie Pelt, « la coopération crée, la compétition trie ». Si on reprend notre métaphore agraire, on peut dire le mode capitalistique a fortement endommagé le sol dans lequel l’économie plante ses racines et considérablement réduit la biodiversité . Le capitalisme, à l’instar de l’agriculture productiviste qui détruit la biodiversité et appauvrit son sol, s’est développé en tuant les marchés locaux et, par là même, une bonne partie de nos liens (liens à nous-mêmes, liens aux autres et lien à l’environnement ; voir l’article « Et si l’avenir de notre économie était l’économie du lien »), c’est-à-dire une part de notre humanité. En nous incitant à privilégier la production à outrance, à maximiser  systématiquement nos gains, il nous a conduit à rompre les équilibres systémiques sur lesquels le vivant repose. Ces équilibres, d’un point de vue biomimétique, se fondent sur quatre grands principes interdépendants assez éloignés de nos fondements actuels : la circularité, l’optimisation des ressources, la coopération et la résilience. La logique de compétition y existe bien, mais elle est le plus mauvaise des solutions, car elle tue la diversité. La stratégie optimale, notamment quand les ressources se font rares, est la symbiose … source de coopérations souvent étonnante entre les « forts » et « les faibles ». Cette logique interroge forcément nos stratégies fondées sur la maximisation des profits et la compétition entre acteurs économiques propres aux logiques capitalistiques. La nature démontre par ailleurs que les chances de voir le système opérer les rééquilibrages nécessaires à sa survie augmentent corrélativement à la richesse de l’information diffusée. Les modes de résilience de la nature nous renseignent, quant à eux, sur la façon dont on garde son identité en période de choc (les mécanismes d’homéostasie qui permettent aux organismes et plus globalement aux systèmes de garder/reconstruire leur équilibre). La résilience du vivant repose essentiellement sur la diversité et les redondances. Lorsqu’une situation évolue dans un écosystème, c’est l’espèce ou le gène le plus adaptés à cette nouvelle situation qui va en tirer profit et va donc permettre au vivant de se perpétuer. Plus la période est instable, plus la diversité est nécessaire. L’efficacité, chère à nos organisations humaines, se fait au détriment de la diversité avec tous les dégâts corollaires imaginables (aucun système vivant mature ne fait cela). Pour être résilient, il faut donc accepter de ne pas être en « efficacité maximale ». Un écosystème naturel n’a pas de conscience ni de mécanisme centralisé comme le « cerveau » lui permettant d’apprendre.  Pourtant il va s’adapter spontanément en développant  une forme d’intelligence systémique remarquable à partir de mécanismes de résilience. Les moyens de régulation d’un écosystème ne sont pas la pensée, mais la recherche perpétuelle d’équilibre dans laquelle il s’inscrit. Un écosystème ne prétend pas dominer la nature, il se contente de s’y fondre.

Un nécessaire rééquilibrage déjà à l’œuvre

Ces différents principes ont été longtemps au cœur même de notre économie et de nos modes de vie (au deuxième étage), mais ils ont été allégrement piétinés par le capitalisme au nom du progrès. Maintenant qu’il y a le feu à la « maison » (l’incendie serait bizarrement parti du 3° étage …), on feint de les redécouvrir … alors qu’ils n’ont (heureusement) pas cessé d’exister, même s’ils ont malheureusement été marginalisés. On voit ainsi émerger de nouveaux concepts comme l’économie circulaire, l’économie des partages, l’économie de fonctionnalités, les monnaies alternatives qui revisitent pour partie, avec les connaissances et outils d’aujourd’hui, des pratiques qui avaient cours hier. Et comme par hasard, on voit le capitalisme qui tente de se refaire une nouvelle virginité à partir de ces nouvelles pratiques plus en phases avec les exigences de la situation. Or, laisser le seul troisième étage s’emparer de ces concepts serait une grave erreur, car ce serait oublier que nos principaux équilibres se sont historiquement construits au second étage, d’où ils auraient dû rester arrimés. Par ailleurs, la propension du 3°étage à tout marchandiser, tend aussi à vider de sa substance le 1° étage en rendant payant ce qui n’était jusqu’alors des usages ancrés dans la sphère du quotidien. Le fait de donner un prix à presque tout aurait comme conséquence de casser un peu plus les liens sociaux et d’accentuer les inégalités. C’est tout le sens de l’alerte donnée Jérémy Rifkin dans son livre « l’âge de l’accès » lorsqu’il dénonce la menace que fait peser la mainmise du secteur marchant sur la culture. En effet quand l’argent devient une nécessité pour accéder à la culture, mais aussi pour créer des liens sociaux de qualité, bénéficier d’une éducation de qualité ou exercer une influence politique … il faut sérieusement se demander si on ne commence pas à marcher sur la tête.

Si l’on veut sauver la « maison » de l’effondrement, c’est donc bien ce second étage que l’on doit impérativement réhabiliter en donnant au local les capacités économiques, politiques et structurelles pour peser sur la forme/nature de nos échanges et sur les solidarités (et donc jouer son rôle d’interface entre ce qui nous est nécessaire pour mener « une bonne vie » et les nécessités d’une économie dont l’équilibre est dynamique). En effet, sous l’influence du capitalisme, notre « maison » dont la forme optimale est celle d’un ballon de rugby posé sur l’une de ses pointes, ressemble désormais à un sablier. Sa reconsolidation passe donc impérativement par la réhabilitation du second étage et par la transformation du 3° dont le poids n’est structurellement pas supportable. Ce faisant, il ne faut pas non plus se tromper en combat en vidant l’étage supérieur de l’intégralité de sa substance, car il participe bien évidemment du/au dynamisme de notre économie. Il faut néanmoins faire en sorte de se débarrasser de ses formes les plus délétères en le mettant aussi au service de la consolidation des deux étages sur lesquels il s’appuie. La chose n’est bien sûr pas aisée tant les règles de l’économie capitalistique imprègnent nos structures, nos esprits et nos modes de vie. Comme le disait fort justement JM. Keynes « La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit ». Le modèle du capitalisme autour desquelles nos sociétés modernes sont structurées a pris le pouvoir sur nos esprits et plus globalement sur nos vies. En effet, comme l’explique Patrick Viveret, tout notre habitat émotionnel et mental est structuré autour des logiques capitalistiques, qui imposent jusqu’à la sémantique d’un vocabulaire indûment détourné. Ainsi, par exemple, le mot valeur est réduit à son équivalent monétaire et tout ce qui n’est pas compté, ou ne peut se traduire en « argent », est considéré sans valeur. Or, le mot « valeur », dans son étymologie originelle correspond à « forces de vie » et renvoie plus globalement à « ce qui compte pour nous ». Il en va de même pour terme « bénéfice » dont le sens originel est « activité bénéfique source de bienfait » … on est loin du seul différentiel entre les dépenses et les recettes. Il s’agit de sortir de cet état de dépendance en se réappropriant le sens de mots et en mettant la puissance des outils du 3° étage au service d’un nouveau projet économique (et donc de société) centré sur le développement de « ce qui compte vraiment pour nous ».

Mais pour revivifier le second étage, il ne suffit pas de restructurer celui du dessus. Il faut aussi lui donner les moyens de reprendre une vraie place dans le jeu économique, politique et social en se gardant d’un repli du local en mode quasi autarcique. Il serait illusoire de chercher à retrouver l’équivalant des écosystèmes d’antan formés autour des villages et au sein desquels s’effectuaient l’essentiel des échanges nécessaires à la vie quotidienne.  Les nouveaux marchés locaux devront au contraire s’inscrire dans des écosystèmes très ouverts, mais en partie protégés d’une concurrence trop sauvage. Pour cela il leur faut tisser de nouveaux liens entre les acteurs du territoire en les mobilisant autour d’un projet partagé et (re)conquérir, par ce même projet, la dynamique économique endogène et exogène nécessaire au développement de leurs « forces de vie ». Autrement dit, le local doit se penser comme un système ouvert équilibré constitutif d’un  tout global dont il serait à la fois le produit et le vecteur. Cette révolution, car c’en est une, est déjà en marche. Comme je l’ai expliqué dans l’article « Le local nouveau moteur de production de valeur(s) », elle est principalement mue par la révolution technologique en cours et  par un certain nombre d’exigences et d’opportunités socio-économiques. J’en ai dénombré au moins trois : le nécessaire, voire l’inéluctable, passage d’une logique d’intelligence collective pyramidale à une logique d’intelligence holomidale ; la nécessité de favoriser la créativité du plus grand nombre et la capacité (grandissante) des territoires à « financer » le développement de leur valeur. Les mécanismes à l’œuvre sont bien sûr plus nombreux. Pierre Giorgini en a quant à lui recensé neufs actants de la relocalisation, dont par exemple, le besoin d’identité et la crise de sens, les crises y compris sociales et celles liées au gigantisme des mégapoles, l’avènement de la société de la défiance.

De la pertinence des tiers-lieux pour la réhabilitation du second étage

Mais cette transition annoncée semble encore bien fragile et son émergence se heurte encore à de nombreux obstacles structurels et mentaux. Il s’agit donc d’en préparer le lit en multipliant les initiatives susceptibles d’en favoriser le processus. Ces dernières sont très nombreuses. Elles vont des FabLab et des espaces de coworking à des projets comme les Oasis de colibri, les éco quartiers de types Darwin où se réinvente une nouvelle forme de vivre ensemble meilleure harmonie, les villages d’Emmaüs, les villes en transition comme  Ungersheim (dont on a tiré le film « qu’est qu’on attend »),  ou plus ambitieux encore, le projet de du président de La Plaine Commune et du philosophe Bernard Stiegler dont l’objectif est de faire de cette communauté d’agglomération – qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis – un « territoire apprenant contributif ». Ces initiatives foisonnantes constituent toutes une sorte de « tiers-lieux » dans lesquels s’expérimentent  des  pistes de solutions créatrices de valeur (au sens de forces de vie) contributives de l’économie locale. La notion de « tiers-lieu » dont chacune de ces initiatives peut se revendiquer est un concept émergeant aux contours encore incertains, dont il est difficile de donner une définition fermée.  Certains se sont pourtant risqués à nous donner quelques repères. C’est par exemple le cas  de Yoann Durieux et Antoine Burret, auteurs d’un manifeste des tiers lieux en 10 points. Ils nous disent notamment que c’est « une interface ouverte et indépendante permettant l’interconnexion ainsi que le partage des biens et des savoirs ;  un cadre de confiance où des individus hétérogènes se réunissent pour travailler et explorer des solutions et des postures de coworkink ». Ce sont là, à mon avis, des constantes que l’on devrait trouver dans les tiers-lieux si l’on veut favoriser le (re) développement d’une dynamique économique. Pierre Giorgini dans  son dernier livre « Le crépuscule des lieux », s’est également engagé dans l’aventure exploratoire  de ce terrain. Selon lui, ces nouveaux lieux intermédiaires sont appelés à jouer un rôle central dans le « fulgurant » processus de « recréation » aujourd’hui à l’œuvre. Il nous dit en effet : « il est urgent de construire un tiers chemin affichant l’ambition d’articuler et de retisser du lien entre l’ancien et le nouveau monde, et ceci le long des principales lignes de fracture. Il s’agit de faire émerger de nouvelles structures intermédiaires qui, portant un regard suffisamment positif sur ces nouveaux lieux du virtuel (réseaux coopératifs maillés, coéconomie, etc.) permettront à l’ancien monde de se réinventer dans ces tiers-lieux ». S’il répugne à donner une définition de ce concept émergent, il s’autorise néanmoins à en évoquer les contours en nous disant que les tiers-lieux doivent être ouverts et interconnectés, favoriser la confiance, les coopérations et les initiatives à partir desquelles on pourra libérer la puissance créatrice de chacun. Pour jouer leur rôle de façon optimale, ils devront par ailleurs, toujours selon ce dernier, être fondés sur les quatre grands piliers de la « fulgurante recréation » en cours :

  • L’altérité, soit la reconnaissance de la prise en compte et de la différence de l’autre qui doit être utilisé comme un élément moteur dans le « vivre ensemble » et la dynamique d’innovation. Elle s’oppose à la logique individualiste qui conduit à l’atomisation sociale et à la mise à l’écart de l’autre (par peur de ce qui n’est pas soi) … et en final à la dislocation de l’espace du vivre ensemble. Ces lieux doivent être des espaces de liens, des endroits où l’on peut retisser du vivre ensemble et agir, décider à égalité de dignité.
  • La résiliencece sont les stratégies de contournement que l’on met en place pour que le système fonctionne, les ruses auxquelles on recourt pour contourner des règles contextuellement non opérantes. Elle renvoie aussi aux équilibres des systèmes d’organisation maillés dans lequel chaque acteur peut s’investir ou se retirer sans pour autant les mettre en danger. La résilience repose donc à la fois sur les capacités d’adaptation de chacun et sur la diversité des acteurs et de leurs contributions. Plus elles seront importantes, plus le système sera résilient.
  • Les coopérations créativesdont les occurrences seront proportionnelles au nombre et à la diversité des acteurs fréquentant le lieu. Il s’agira de les provoquer en créant des opportunités de coopération et d’hybridation (pour certaines improbables), et en étant attentif aux émergences du territoire (accompagner ce qui pousse). Elles peuvent aussi être source d’empowerment, c’est-à-dire de développement des capabilités à partie desquelles chacun va pouvoir participer à la vie sociale tout en gagnant en autonomie. Pour le plus grand bénéfice de tous.
  • La réinventivité instituante: Il s’agit de faire évoluer de façon dynamique les modes de gouvernance, les règles de vie et autres normes du lien, les modes d’organisation de l’écosystème pour les rendre adaptées aux trois autres points (et aux objectifs qu’ils servent). C’est aussi le processus par lequel le territoire et/ou l’organisation, au sein duquel se trouve le tiers-lieu, se remettra en question et se réformera en institutionnalisant des pratiques/outils éprouvés au sein du tiers-lieu. Dans les deux cas, cette évolution se fera chemin faisant en fonction du degré de maturité des acteurs et de la nature des innovations/évolutions qui émergeront.

Au travers de ces quatre piliers, Pierre Giorgini confirme non seulement l’importance des tiers-lieux dans la dynamique de création de valeur, mais il donne aussi les bases d’un modèle de tiers-lieu susceptible de recréer du lien, de développer de nouvelles formes de solidarités  et de refonder une dynamique économique basée sur coopération créative et la production d’innovation. La centralité de l’apprenance, c’est-à-dire des processus d’apprentissage, apparaît aussi en creux dans ce modèle. On pourrait même dire qu’elle constitue le lien entre ces différents piliers. Son moteur serait le projet collectif, voire peut-être l’utopie portée par chaque tiers-lieu. Le sens, dans sa double acception, est en effet un élément central d’un tiers lieu, car c’est lui qui donnera la direction et fournira l’énergie émotionnelle nécessaire à la réussite de toute grande ambition collective. C’est donc autour de lui que se formeront des « communautés de destin » porteuses de « forces de vies ».

De tels espaces constitueraient à mon sens des points d’appui essentiels à la redynamisation économique et sociétale d’un territoire. Leur influence serait d’autant plus prégnante qu’ils s’inscriraient dans un mode de gouvernance partagé et constitueraient un espace « non concurrentiel » favorable aux différentes  formes de coopérations créatives. Ouvert à tous, il pourrait également accueillir toutes les parties prenantes constitutives de la « biodiversité » d’un territoire, soit les entreprises, les acteurs publics, les associations, les citoyens et autres. Ses produits de sortie seraient non seulement des innovations porteuses de sens dont les acteurs économiques et sociaux pourraient s’emparer, mais aussi une nouvelle forme de vivre ensemble fondatrice de nouveaux liens (avec soi-même, les autres et notre environnement). Dit autrement, il s’agit de créer des espaces de coopération hybrides organisés autour des principes de la permaéconomie et orientés vers un projet porteur de sens propre à chaque territoire au sein desquels la création de valeur économique sera le moteur de la création valeur environnementale et sociale. La question de l’équilibre économique y serait donc centrale, car s’ils peuvent être soutenus économiquement au début, l’objectif est bien d’en faire un « outil » de création de « forces de vie » autonome sur le plan financier (quitte peut être à changer la façon dont on comptabilise et transforme la valeur crée au sein de ces écosystèmes). Mais vous l’aurez compris, si la question de l’équilibre économique se posera pour l’ensemble de l’écosystème, elle ne se posera pas de la même façon pour chacun des projets issus de la dynamique du tiers-lieu. Leur pertinence devra être évaluée à l’aune de leur potentiel de création de « forces de vie », ou plus exactement à partir des principes de la comptabilité bénéfique développés par Patrick Viveret. Certains ramèneront ainsi de la valeur monétaire et d’autres pas. Les uns financeront donc les autres dans la limite des ressources générées et/ou captées par l’ensemble de l’écosystème.

Si ces tiers-lieux sont par ailleurs connectés entre eux, les connaissances et innovations qui y seront développées pourront profiter à tous, avec à la clef un potentiel de développement de chaque tiers-lieu, et donc de chaque territoire. On rejoint ici la nécessité de la « glocalité » défendue par Pierre Giorgini. Pour cela, il faudrait dans l’idéal, adosser ces tiers-lieux à des infrastructures collaboratives, fondées sur du « bien commun », permettant les connexions, les synergies, les solidarités entre les différents lieux. Tout cela passe aussi, bien entendu, par la mise en place de nouvelles formes de gouvernance en adéquation avec les valeurs du lieu et les principes de l’intelligence collective. Ainsi reliés et gouvernés, ces lieux dont l’influence est susceptible de s’étendre progressivement sur le territoire pourraient former à terme  une entité globale dont la forme et les principes organisationnels seraient équivalents à ses parties (principe fractal selon lequel chacune des parties reproduit la totalité).

Dans ces espaces à dimension humaine, sociale et environnementale, on pourra alors exercer une vraie démocratie directe et active en encourageant la puissance d’action créatrice des différentes parties prenantes d’un territoire, avec comme boussole « ce qui compte vraiment » (la créativité et les innovations qui en découlent doivent être vues à la fois comme un moyen de développement de la dynamique économique des territoires et comme un facteur de réalisation de soi). Si on convoque à nouveau notre métaphore agraire, le tiers-lieu pourrait être  l’équivalent d’un espace de permaculture installé au milieu d’une zone agricole exploitée selon des modes intensifs. Le pari engagé serait d’arriver à en faire, par essaimage progressif du nouveau modèle, la base de révolution des modes de production sur la totalité du territoire agricole. Celui-ci produirait alors un important surcroît de richesse, sur un mode bien plus résilient, tout en favorisant l’émergence de nouvelles formes de vie dans son périmètre et dans ses alentours. On ne saurait mieux évoquer le projet et la dynamique possible d’un tiers-lieu. Le deuxième étage de notre « maison » commune, réaménagée de la sorte pourrait, à plus ou moins long terme, avoir une influence décisive sur le troisième étage qui, par jeu systémique, serait alors poussé à se réformer en profondeur. Ainsi, peut-être qu’une fois transformé et mieux régulé ce dernier laisserait place à une  économie globale dégagée (ou protégée) des travers du capitalisme. Mais ça, on ne peut pas en préjuger des choix de société que nous réserve l’avenir et/ou des émergences de demain. Utopie ? Sans doute à court ou moyen terme. Mais je gage qu’à plus long terme ce scénario ne sera plus assimilable à un beau conte pour (grands) enfants.

La (recherche de) preuve par l’action …

Pour preuve que ce n’est pas que de l’utopie … ce projet de création conjointe de tiers-lieux, ou plus d’« espace de vie et d’activités hybrides », et d’infrastructures orientées vers le codéveloppement de valeur (au sens de « forces de vies ») existe. Il est aujourd’hui porté par diverses initiatives, dont je suis, pour certaines, partie prenante. Je ne doute pas que les nouvelles approches qui sont en train de se développer en mettant à l’épreuve ces différents concepts produiront des savoirs et de nouveaux outils qui accéléreront la transition annoncée (ou en tous cas espérée par nombre d’entre nous) tout en nous rapprochant de ce « futur souhaitable ». En tous je continuerai à vous en faire part au travers des travaux et initiatives auxquels je contribuerai … ou pas.

Merci à Gilles Gambin pour sa relecture bienveillante et pertinente de cet article

[1] Selon « Permaculture », l’ouvrage fondateur de David Holmgren, les douze principes de la permaculture sont: observer et interagir, capter et stocker l’énergie, obtenir une production, appliquer l’autorégulation et accepter la rétroaction, utiliser et valoriser les ressources et les services renouvelables, ne produire aucun déchet, la conception des motifs aux détails, intégrer au lieu de ségréguer, utiliser les solutions lentes et  à petite échelle, se servir de la diversité et la valoriser, utiliser les bordures et valoriser les marges, face au changement être inventif.

[2] René Passet est un économiste français considéré comme un des précurseurs de DD. Dans son livre « l’économique et le vivant » publié en 1979, il ouvrait la voie encore inexplorée de la recherche d’harmonisation entre les deux processus de destruction créatrice que sont le développement économique et l’évolution naturelle. Après avoir analysé les conflits de logistiques opposant la sphère productrice à celle de la vie, l’auteur situe les mécanismes du développement dans les comportements sociaux et les régulations de la nature ; il en tire des principes fondamentaux concernant l’organisation sociale et la politique économique. Précurseur du développement durable, ce livre annonce clairement l’émergence de la société informationnelle et applique une approche multidimensionnelle de systèmes complexes.

[3] Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique qui décrit un système s’appuyant à la fois sur la propriété privée des moyens de production et sur un marché régi par les lois de la concurrence. Il est indissociable des notions de capital et de capitaliste dont Braudel donne les définitions suivantes : le capital est une réalité tangible, masse de moyens aisément identifiable, sans fin à l’œuvre ; le capitaliste est l’homme qui préside ou essaye de présider à l’insertion, à des fins d’ordinaire peu altruistes, du capital dans l’incessant  processus de production à quoi les sociétés sont toutes condamnées.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *