La créativité, le processus de création des idées

La notion de créativité, a été préférée, en psychologie, à celle d’imagination pour décrire les processus à l’origine des productions des idées nouvelles et donc des innovations. Cette capacité de l’esprit est, dans les faits, très voisine de l’imagination. L’enseignante chercheuse Odile Dosnon (Dosnon, 1996) en donne la définition générale suivante « La créativité peut être définie comme l’ensemble des processus permettant de créer du nouveau ».

Parmi la multitude d’autres citations proposées, nous aimons aussi beaucoup celle de Nicole Millet : « Capacité à se dégager de ses programmes, de ses rails et de retrouver un regard vierge pour construire, inventer, trouver ses propres solutions, créer… dans les différents contextes changeants de notre époque ». Historiquement, elle a plutôt été étudiée au travers du prisme de l’individu en s’appuyant sur l’étude des mécanismes de pensée des grands inventeurs (voir encadré sur Beethoven).

SCHLÖSSER, à propos de BEETHOVEN (1)

Je lui demandai timidement : «  Comment donc doit-on faire pour trouver le juste, et – comment avez-vous atteint ce but vous-même ? » Il me répondit : « Je porte mes idées en moi longtemps, souvent très longtemps avant de les écrire.( …) Je change beaucoup de choses, je rejette et j’essaie de nouveau autant que nécessaire jusqu’à ce que je sois satisfait. Alors commence dans ma tête l’élaboration en largeur, en longueur, en hauteur et en profondeur. Et, comme j’ai nettement conscience de ce que je veux, l’idée qui  fermente au fond ne m’abandonne jamais. Elle monte, elle pousse, j’entends et je vois l’image dans tout son développement, elle se dresse dans mon esprit comme dans une coulée, et il ne me reste plus que le travail de la mettre par écrit, ce qui avance très vite, (…).

Vous me demandez où je prends mes idées ? Je ne peux pas le dire avec certitude ; elles surgissent sans avoir été évoquées, immédiatement ou par étapes. Je pourrais les saisir avec les mains, dans la libre nature, dans la forêt, en promenade, dans le calme de la nuit, à l’aurore ; ce qui les suscite, ce sont les dispositions d’esprit qui s’expriment avec des mots chez le poète et qui s’expriment chez moi par des sons, résonnant, bruissant, tempêtant, jusqu’à ce qu’enfin ils soient en moi de la musique. »

(1)     Source non retrouvée

À ce sujet, il faut aussi évoquer les travaux de G. Wallas. Il a distingué quatre stades de gestation d’une invention : la préparation, l’incubation, l’illumination, la vérification. Les travaux sur la créativité mentionnent également l’importance de mécanismes comme l’analogie, l’association et les métaphores dans la formation de nouveaux concepts. Leur formation relève, de toute façon, d’un processus cognitif complexe dont le produit est une idée. L’idée vraiment nouvelle, issue de ce processus, se caractérise pour son originalité, c’est-à-dire sa distance/sa différence avec ce qui se fait habituellement. On peut dire d’une idée créative qu’elle sort de l’ordinaire ou des sentiers battus ; qu’elle se démarque des autres solutions normalement mobilisées en pareille circonstance. On dira aussi de ces solutions habituelles qu’elles se situent dans le cadre de référence (collectif) et que les solutions originales se situent hors de ce cadre de référence. Les plus décalées sont également nommées des idées en rupture. Notons toutefois que ce qui est en rupture pour certains peut très bien ne pas l’être pour d’autres.

En élargissant cette notion, on peut dire que les idées « banales » ont été pensées dans le cadre de référence partagé (la propension la plus naturelle) et que les idées originales ont été imaginées à partir d’un cadre de référence élargi, amplifié ou tout simplement différent.

Créativité ordinaire et extraordinaire

La créativité après avoir été une qualité prêtée aux seuls inventeurs (de génie) a ensuite été  progressivement reconnue comme une qualité intrinsèque à l’individu. Elle a été appelée par Abraham Maslow « la créativité ordinaire » (Maslow, 2008).

Vu sous son angle le plus large la créativité est une activité presque ordinaire, car si nos routines dominent nos modes de fonctionnement, nous sommes amenés régulièrement à en sortir pour créer du nouveau. Cela peut être une recette improvisée, une solution technique ingénieuse, une nouvelle façon de procéder pour gagner du temps, etc. Mais ce nouveau s’inscrit, comme nous l’avons vu, le plus souvent dans un cadre qui le maintiendra dans certaines limites ou certaines règles. Ainsi, notre propension à chercher des solutions « dans le cadre de référence » plutôt qu’« en dehors » bride notre capacité à penser le nouveau et rend très improbable l’émergence spontanée de solutions nouvelles, en rupture avec l’existant. La créativité ordinaire va uniquement opérer au sein de ce cadre en créant, par exemple, de nouveaux liens entre les éléments à sa disposition. Les innovations produites sont donc d’ordre incrémental.

Maslow distingue également « la créativité de l’accomplissement de soi », liée à la personnalité. Elle s’observe dans le déroulement normal de l’existence par une tendance à tout accomplir avec créativité. Cette capacité est symbolisée, nous dit A. Maslow, par l’enfant du conte qui était le seul à voir que l’empereur était nu. Ces personnes sont capables de percevoir la vérité brute là où les autres y mettent leurs projections. En d’autres termes, ces personnes sont enclines à se laisser enfermer dans des cadres de pensées. Ils ont de ce fait une « ouverture à l’expérience». Ils possèdent, par ailleurs, une capacité très au-dessus de la moyenne pour manier des éléments épars, voire opposés, pour faire face aux dichotomies et paradoxes de la vie. A. Maslow nous indique que ces qualités se retrouvent plus largement chez les enfants et qu’elles s’estompent au fur et à mesure de l’acculturation. Pour lui, la vraie liberté créative se trouve dans ce qu’il nomme « l’expérience paroxystique »[1]. Il décrit cette expérience, correspondant à une acceptation de son moi profond, de la façon suivant « tout d’abord, non seulement le monde, mais l’individu lui-même se rapproche de l’unité, devient plus intégré et plus cohérent /… / l’inhibition, le doute, le contrôle et l’auto critique sont réduits à néant /…/ A ce moment-là, ses pouvoirs sont à leur apogée et il peut être surpris de son talent insoupçonné, de sa confiance en lui, de sa créativité …». Ces processus mentaux débouchent le plus souvent sur des actes de créativité que Maslow qualifie de primaires, comme l’improvisation dans le jazz ou les dessins d’enfant. Le niveau secondaire va, selon lui, au-delà des créations spontanées ou, en tout cas, ne peut s’y limiter. La « grande œuvre » ne fait pas seulement appel à l’éclair, à l’expérience paroxystique, elle suppose également « un travail acharné, une longue formation, une critique permanente, des normes de perfectionnement /…/ l’épreuve de réalité succède au fantasme et à l’imagination… ».

Ainsi, et c’est assez logique, de la même façon qu’il y a un processus normal de la science qui s’inscrit dans les paradigmes et un régime extraordinaire qui le bouscule, il y a un régime normal des idées qui vient conforter les concepts en place et plus globalement les paradigmes auxquels ils sont rattachés et un régime extraordinaire qui va bousculer les concepts en place, voire, aussi au travers d’eux, sur le moyen et long terme, attaquer, tel un virus, les paradigmes existants.

[1] Ce concept est assez voisin de la notion « flow » développé par Mihaly Csikszentmihalyi Dans son œuvre fondatrice, Vivre : la psychologie du bonheur, Un état de flow, correspond à un état de concentration ou d’absorption complète dans une activité.

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