Résister, c’est créer

Miguel Benasayag et Florence Aubenas dans leur ouvrage « résister, c’est créer », explorent, les différentes formes de résistance à l’ordre néolibéral en pourfendant les approches traditionnelles, par trop volontaristes, visant à imposer un « ordre plus juste ». Les auteurs y défendent, a contrario, la pertinence des nouvelles formes de luttes aux contours multiples en rupture avec les formes anciennes de contestation. Ils y analysent en creux la résistance aux changements d’ordre social et les difficultés auxquelles cela nous confronte quand nous devons faire évoluer des pratiques ancrées jusqu’au plus profond de nos structures mentales. Je développe, en appui de cet argumentaire, deux exemples de ces nouvelles luttes. L’un relate les travaux et les initiatives de Bernard Stiegler autour du revenu contributif. L’autre évoque la façon dont Jean François Caron, maire de Loos en Goëlle, a fait de sa commune un territoire exemplaire en matière de transition énergétique.

Pour M. Benasayag et F. Aubenas, toute résistance frontale à « un ordre » par un « autre ordre supposé meilleur » est vaine, car elle revient en général à opposer une barbarie à une autre. Par exemple le communisme a prétendu éradiquer les injustices du capitalisme en y opposant l’ordre plus juste de l’utopie prolétarienne. Or, nous savons aujourd’hui les dérives dans que cela a entrainé. Comme le disait de façon ironique T. Roosevelt « le capitalisme c’est la domination de l’homme par l’homme, le communisme c’est le contraire ». Les communistes avaient en effet oublié que leur nouvelle idéologie ne remettait pas en cause le mode d’exercice pyramidal du pouvoir ; matrice à partir de laquelle continuait à s’exercer l’essentiel de la domination et se développait l’essentiel des travers qu’ils prétendaient combattre.  Selon la thèse défendue dans l’ouvrage de Benasayad et Aubenas, la bonne, voire la seule stratégie, est d’opposer à l’ordre en place un mode de résistance basé sur une myriade d’actes ou de projets singuliers en rupture avec ce dernier. Ces actes sont assimilables à des créations, au sens de la création de nouveaux possibles. C’est de la somme de ces actes singuliers, ou plus exactement de « leur tout », qu’émergera (peut-être) une « plus juste » alternative à l’ordre en place. Ce qui vaut pour l’ordre néolibéral vaut tout autant pour les autres formes d’ordres, ou autres grands paradigmes, qui non seulement imprègnent nos esprits, mais façonnent nos structures sociales. Pris dans ce double étau l’homme peut au mieux imaginer de nouveaux possibles, mais il ne peut prétendre dicter le chemin par lequel s’opérerait une rupture, un changement de paradigme.

Avant d’aller plus loin dans l’explicitation de ces principes, je vais présenter deux exemples remarquables de résistance à l’ordre socio-économique actuel qui sont une bonne illustration des actes que Benasayad et Aubenas nous engagent à multiplier pour mieux peser sur notre destin … sans pour autant espérer en diriger le cours.

Le premier de ces actes de résistance est celui du philosophe B. Stiegler qui invite à substituer le travail à l’emploi pour en faire une source de production de richesses, au sens de la production de forces de vie, et de réalisation de soi. Il a notamment publié sur ce sujet un (mini) livre intitulé « L’emploi est mort, vive le travail » et se lance aujourd’hui dans un ambitieux projet territorial à partir duquel il va expérimenter ses concepts. Le second, est JF. Caron, le maire de Loos en Goëlle, qui en l’espace de 20 ans a réussi à faire de sa commune une ville exemplaire en matière de transition énergétique et de modèles sociaux alternatifs. En mobilisant ses habitants sur le projet, il réinvente au passage la politique autour d’un modèle appelé démocratie « impliquante ». Autant de choses qui pourraient préfigurer les contours de notre société à venir.

Pour Bernard Stiegler l’emploi, loin de satisfaire aux à la double exigence de création de forces de vie et de réalisation de soi, est au contraire le plus souvent source d’aliénations et à la base de nombreuses souffrances physiques et psychologiques. En dépit de cela, il est vécu comme indispensable, car c’est par lui et autour de lui  que nos sociétés s’organisent depuis fort longtemps. Sans emploi, point de salut individuel et collectif. Ses contours sont sans cesse réquisitionnés par les innovations technologiques censées libérer l’homme de sa servitude ou tout du moins alléger son fardeau. Mais la libération attendue se fait attendre et, dans le même temps, l’emploi devient au contraire de plus en plus exigeant, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles formes d’aliénation et de souffrance. Loin de disparaître, il se recompose au contraire en permanence au contact des nouvelles machines et les différentes formes d’intelligences artificielles produites par l’homme. Cette mécanique de concurrence et de complémentarité entre l’homme et la machine sert la productivité …grâce à laquelle la production de richesse (matérielle) s’accroît. Assaillit par ce flot sans fin de nouvelles marchandises que les services marketing s’emploient à rendre désirables, l’homme est poussé à consommer hors de raison. Ce faisant il soutient une croissance sans laquelle il n’y aurait plus de création d’emploi … emploi sans lequel l’homme ne saurait vivre. La boucle est bouclée et le piège refermé. Cet équilibre « dynamique » devient néanmoins de plus en plus fragile, car, comme je le précisais dans un précédent article, l’économie désormais globale s’est dissociée d’un « social » resté local, réduisant ainsi la résilience des écosystèmes socio-économiques dans lesquels nous évoluons (voir article Réinventer notre économie à partir des tiers-lieux et de la permaéconomie). Lorsque la Chine éternue, c’est l’ensemble de la planète qui s’enrhume et fragilise, par la même, de nombreux écosystèmes locaux dépendant d’une économie dont les ressorts lui échappent. En se mettant de façon massive au service de la création de valeur «monétarisable » et des logiques financières sous-jacentes, notre économie a contribué à creuser un fossé toujours plus profond entre des nécessités sociales  et environnementales avec lesquelles elle entretient pourtant des liens d’interdépendance. Dans leur livre « Résister c’est créer », Benasayag et Aubenas, en référence aux travaux de l’économiste Polanyi, parlent de « désocialisation de l’économie » pour évoquer cette cassure. Aujourd’hui,  l’économie est érigée au rang de croyance  autonome, voire d’une quasi-religion. Ainsi, pour lui, « si c’est de l’humain qu’a surgi l’économie, elle est aujourd’hui autre chose que cela. Il n’est plus possible de lancer sur le ton du rappel à l’ordre que l’économie doit retourner ‘’au service de l’homme’’ ». L’économie façonne tout autant l’homme que ce dernier la façonne. Il est donc illusoire de chercher à la changer sans se changer nous-même.

Faute de liens organiques directs, l’interface entre l’économique et le social reste à minima assurée par l’emploi, sensé rémunérer chacun au prorata de sa contribution directe ou indirecte à la création de valeur économique, et l’impôt qui va financer les biens et services nécessaires au fonctionnement d’une société. Or cette mécanique tend à se gripper avec la fragilisation de l’emploi. Ce dernier, après avoir vu son rôle dans la « juste » redistribution de la richesse considérablement affaibli au profit des actionnaires, se voit aujourd’hui fortement questionné par la vague d’automatisation portée par la troisième révolution industrielle. La destruction créatrice, théorisée par Schumpeter, s’emballe… au point où l’on doute désormais de la capacité de l’homme à créer de nouveaux emplois au rythme de leur destruction. Si c’est bien le cas c’est un vrai désastre, car la raréfaction d’emploi ruinerait des pans entiers de nos sociétés et priverait une bonne part de la population de la capacité à « gagner sa vie ». Ce scénario est si inconcevable qu’il tétanise nos hommes politiques et stérilise nos imaginations. Mais, si l’on croit l’adage de nos amis chinois, si dans toute crise demeure une opportunité, on peut aussi considérer qu’une évolution de cet ordre pourrait être aussi une chance pour repenser notre rapport à la création de richesses au-delà de la seule logique de l’emploi salarié dont nous avons indiqué tous les travers. Mieux, elle inviterait à repenser le sens de la création de richesses (pour qui, pour quoi, …) et à inventer de nouveaux modes rétribution hors salariat. Ce credo est en tous cas celui de Bernard Stiegler. Ce denier voit clairement dans la possible raréfaction de l’emploi une opportunité pour passer d’une société consumérique, qu’il appelle également société de l’incurie, à une société contributive. L’incurie au sens où il la définit repose « sur la destruction systématique du soin » (car l’incurie est l’absence de soin). A contrario une société contributive est celle où il est permis à chacun de participer à la création de richesses, ou plus exactement au développement des forces de vie, en ouvrant des espaces d’initiatives favorisant dans le même temps la résilience sociale et la réalisation de soi, au sens du « deviens qui tu es » cher à Nietzche. Ce, une peu à l’image de nos écosystèmes naturels dont la résilience est proportionnelle à leur capacité à produire/accueillir de la diversité.

Le travail, dont on a dévoyé le sens au travers de l’emploi salarié, peut tout autant rester un outil d’aliénation qu’être mis au service de cette société contributive que B. Stiegler appelle de ses vœux. Il possède en effet, selon lui, « cette double capacité à nous mécaniser, à nous transmuter en de simples rouages, en vis et en boulons sans âme, ou au contraire, à nous enrichir et à entretenir les dimensions les plus créatives et empathiques de notre être. Double capacité contradictoire que décuplent désormais les technologies numériques ». En fait, pour distinguer les deux faces du travail et mieux soutenir son propos, B. Stiegler, opère une distinction sémantique radicale entre « l’emploi » et « le travail » :

  • Le premier s’est développé depuis deux siècles à travers le salariat et a ainsi irrésistiblement détruit le travail. Il renvoie aux activités de productions ou de services rémunérées qui, le plus souvent, appauvrissent les savoirs des salariés et décervelle. Trois grands types des savoirs qui peuvent être détruit par l’emploi et la prolétarisation sous-jacente : les savoir-faire des ouvriers, des techniciens et des travailleurs en général, les savoir-vivre de consommateurs et plus largement des citoyens et enfin les savoirs conceptuels. B Stiegler prend comme exemple les ouvriers tisserands des Midlands en Angleterre qui se sont rebellés, au début du 19° siècle contre l’imposition du métier à tisser mécanique, car ils déshumanisaient leur travail et éliminait tout l’art, le savoir-faire. Cela a ouvert la voie au travail à la chaîne où l’ouvrier est devenu l’auxiliaire de la machine, n’apprenant plus rien et devenant lui-même pur automate. Pire, ce type de travail a également détruit le psychisme de l’individu, producteur comme consommateur. Dans ce contexte de prolétarisation, la motivation ne va pas de soi, c’est pourquoi on est conduit à apprendre aux managers des techniques de motivation.
  • Le second renvoie aux activités rémunérées ou non qui contribuent à l’expression de la singularité, à la réalisation de chacun. Pour B Stiegler, travailler c’est produire quelque chose, c’est par la même être producteur de soi-même. Travailler c’est renouer avec le sens, c’est donc tout le contraire d’un emploi qui asservit. De son point de vue les employés ne travaillent pas, car « travailler cela veut dire s’individuer, cela veut dire inventer, penser, créer, transformer le monde ». B Stiegler considère qu’on ne travaille presque plus depuis longtemps dans  nos sociétés. Ce privilège reste l’apanage de  quelques professions comme des artistes ou des universitaires qui contredisent par nature la standardisation consumériste.  Le travail est ce qu’on appelait autrefois l’ouvrage. « L’ouvrage peut ouvrir le monde d’un petit jardin, plus ou moins secret, qui constitue un espace singulier pour quelqu’un qui y produit ce que, dans un langage scientifique on appelait de la néguentropie- de la diversification, de la bifurcation, de l’inattendu, de l’improbable, de l’inespéré. Le travail, c’est cela : c’est néguentropique. L’emploi est au contraire devenu au contraire complètement entropique, il ne produit que standardisation, répétition machinale et stupide, démotivation. » L’homme de métier n’est pas prisonniers des automatismes à partir desquels il s’est construit. Il sait, à chaque fois que nécessaire se « désautomatiser » pour inventer et explorer de nouveaux possibles. Ils gardent ainsi intactes, au contraire de ceux occupant un emploi, leur capacité de penser et d’apprendre.

Les technologies numériques qui aujourd’hui menacent l’emploi, partagent et amplifient cette ambivalence.  A l’instar de tout outil, elles sont assimilables, selon B. Stiegler, à des « pharmacons », c’est-à-dire à la fois un poison et un remède. Utilisées de la mauvaise façon, « elles tuent lentement et sûrement les corps et les âmes, deviennent de redoutables auxiliaires de notre prolétarisation, c’est-à-dire d’une dépossession nos propres facultés, du dynamitage organisé de nos savoirs, savoir-faire et savoir-vivre ». Par contre si elles sont utilisées de la bonne façon elles peuvent décupler l’intelligence collective et favoriser l’altérité. Les technologies numériques ouvrent par exemple à  des pratiques de création collectives dont le logiciel libre est l’une des expressions. Ce dernier, fondé « sur la valorisation et le partage des savoirs », installe la déprolétarisation au sein de la logique économique. Ainsi la vague numérique, portée par la 3° révolution industrielle, peut tout autant être mises au service d’un projet de société contributive que son inverse. Un outil, comme tout artefact, sera ce que l’on décide d’en faire, moyennant qu’il ne soit pas laissé aux forces aveugles de l’économie.

Stiegler invite à s’appuyer sur la vague technologique actuelle pour favoriser la renaissance du travail, en lieu et place de l’emploi condamné à plus ou moins long terme. Il est pour cela nécessaire de le mettre au service d’une nouvelle forme d’économie inscrite dans une nouvelle territorialité. Dans ce nouveau contexte, il recommande de « remplacer une redistribution des gains de productivité par une redistribution fondée sur un travail contributif non salarié ». Une telle évolution passe, pour lui, par la mise en place d’un revenu contributif[1] qui ne viendrait pas rémunérer la compétitivité de chacun, mais l’inventivité, la créativité et la contribution à l’élévation de l’intelligence collective. Une telle économie reste bien évidemment à construire … en commençant par le début, c’est-à-dire son expérimentation sur un territoire. Cette dernière est en train de se mettre en place puisque, en 2016, le philosophe s’est entendu avec Patrick Braouezec, le président de La Plaine Commune, pour faire de cette communauté de commune de Saint Denis « un territoire apprenant contributif ». Des projets de « recherche action » y seront menés par des thésards. Ils incluront les habitants dont une partie d’entre eux devrait, à terme, bénéficier du revenu contributif. Une chaire de recherche contributive a été ouverte à cet effet à la Maison des Sciences de l’Homme (MSH-Paris Nord). Les résultats de ces différents travaux seront intéressants à suivre, car ils seront sources de nouvelles connaissances et donneront des éléments de réponse à beaucoup de questions en suspens. Si cette réflexion sur la place actuelle du travail, versus emploi, et de son évolution possible vous intéresse, je vous invite à la prolonger en lisant l’excellent article de Gilles Yovan, intitulé « La société oeuvriére ». Il y milite, avec des arguments très complémentaires de ceux de B Stiegler, pour un rapprochement de l’art et du travail pour faire de ce dernier un outil de libération  (lien : http://blog.lesperipheriques.org/?p=3037http://)

Ce combat pour une démocratie « différente » redonnant plus de place au sens, à l’initiative et la créativité, B Stiegler n’est pas seul à le mener. D’autres comme Jean François Caron, le maire de Los en Goëlle, en sont de fervents partisans. Grâce à lui et à l’implication de ses administrés, cette petite ville minière du Pas-de-Calais, naguère sinistrée, est devenue la référence en matière de transition énergétique et de modèles sociaux alternatifs. Lui ne parle pas de démocratie contributive, mais de démocratie impliquante. Par ce biais il invite à sortir de la posture de citoyen « consommateur d’action publique » qui ne conduit qu’à des cahiers de doléance et par là même le déresponsabilise. Il ose ainsi la formule « participation sans responsabilisation = piège à con ». Pour lui il est non seulement nécessaire de donner une plus grande place au citoyen dans les décisions relevant de l’intérêt général, mais également et surtout, de les impliquer collectivement dans la mise en œuvre de ces décisions. Sa conviction est que « plus on est impliquant, plus on relégitime la politique ». Mais pour que l’implication soit opérante, il faut d’une part d’une part partager le sens de l’action collective et d’autre part ouvrir de vrais espaces de coopérations tournés vers un projet collectif au sein duquel les singularités sont valorisées. Pour créer le sens JF Caron a commencé par un travail sur l’imaginaire et l’estime de soi, passant par l’acception de leur histoire. S’en est suivi un processus d’élaboration collectif de 18 mois, au terme duquel ils ont accouché d’une vision collective. Avec cette vision comme horizon, ils ont ensuite développé un programme d’action comprenant de nombreuses expérimentations. Chaque action a ensuite apporté de nouveaux savoirs  à partir desquels on a pu mieux jalonner le chemin et chaque réussite a renforcé la dynamique. Pour consolider le processus d’implication la ville a développé le principe du « fifty-fifty » qui implique pour chaque projet éligible, de définir la part de la ville et des différentes parties prenantes. Près de 20 ans après le début de cette aventure, la ville, avec l’aide de ses habitants a déployé de nombreux projets et renforcé sa dynamique collective. On citera par exemple le jardin pédagogique pour les enfants entretenu par les parents, les spectacles participatifs réalisés en coproduction avec les habitants, la remise en état des chemins agricoles avec les agriculteurs, etc. Ils ont par ailleurs multiplié par deux le nombre d’associations et par dix la participation des habitants à des petites dynamiques de quartier. Ainsi, loin de se lasser, les habitants ont développé de plus en plus d’initiatives originales. La plus remarquée d’entre elles a abouti à la réalisation d’une longue écharpe en laine géante qui a été déroulée de haut en bas du terril. Cela leur a valu un reportage de FR3. La ville est également très engagée dans la mise en œuvre des nouveaux modèles économiques, notamment dans l’économie des usages où ils sont devenus territoire pilote au plan national et l’économie circulaire qui privilégie au maximum les circuits courts pour le plus grand profit de l’économie locale. En matière énergétique, axe dans lequel la ville est également très impliquée, il a été mené de nombreux projets/expérimentation et de gros effort ont été réalisés sur l’isolation des maisons (dans certains logements sociaux, les habitants payent désormais moins de 150€/an).  Forte de toutes ses réalisations, Loos a été présentée lors de la COP 21 comme la ville des solutions. La bonne image de la ville et la forte dynamique d’innovation donnent envie d’entreprendre. Pour preuve, on constate une forte augmentation du  nombre de commerces au point où la commune manque désormais de locaux adaptés.

En fait, la démarche de JF Caron est adossée sur 4 piliers : la vision (elle donne l’envie, le sens à partir duquel on va pouvoir mobiliser et orienter l’action, sans lequel aucune action d’envergure et durable n’est possible), l’implication des habitants (mais on pourrait aussi dire l’implication de l’ensemble des parties prenantes du territoire dans la dynamique de création de valeur), l’expérimentation (ce sont les réussites et les savoirs acquis sur les différents projets qui éclairent le chemin) et la gestion systémique (plus le projet est complexe plus il requiert d’agilité et de subtilité dans son pilotage, notamment au travers des ajustements à effectuer à l’issue de chaque boucle d’apprentissages).

Au-delà de ces deux approches, de nombreux territoires, petits et grands,  entrent en résistance vis-à-vis du modèle socio-économique dominant en expérimentant de nouvelles approches collectives au sein desquelles les citoyens, voire aussi plus globalement les différentes parties prenantes du territoire, prennent une part plus active. Ces différentes initiatives contribuent ainsi à créer les connaissances et la « structure émotionnelle » sur lesquelles prendront appui notre réalité à venir.

De cette façon, si comme l’a affirmé Gilles Deleuze,  « résister, c’est créer », à chaque fois que l’on résiste aux évidences dictées par notre culture ou notre milieu, on s’ouvre à l’exploration de nouveaux possibles dont la réalité de demain va se nourrir. Cette conviction, comme nous l’avons déjà évoqué au début de cet article, est le fil conducteur de du livre de Miguel Benasayag et Florence Aubenas. Dans leur ouvrage commun, ils analysent en quoi les nouvelles logiques d’actions rompent avec les formes anciennes de contestation dont les limites sont aujourd’hui patentes. Ils montrent plus précisément la façon  dont elles ouvrent à un nouveau mode de résistances plus à même de composer avec une réalité complexe sur laquelle les outils rationnels et les approches (trop) volontaristes ont peu prise. Il est pour eux illusoire de penser renverser un ordre social en restant dans la dichotomie révolution/évolution, car un changement radical n’est pas décidable « a priori ». Il est à chaque fois le produit d’une émergence qui par définition n’est ni prévisible ni actionnable à partir d’une stratégie d’action volontariste. Bref, il échappe à toute rationalité. Cette réalité est dure à admettre pour l’homme encore fortement empreint du paradigme de la rationalité hérité du Siècle des Lumières, car « il se vit comme tout puissant d’un monde dont il se pose comme séparé ». Elle oblige aussi à convenir de l’inanité de la croyance selon laquelle l’homme, au prix d’un combat héroïque contre « le monstre », est en mesure d’imposer un nouvel ordre des choses. Comme le rappellent très bien Benasayad et Aubenas, « ce n’est pas parce qu’il a quelque chose de monstrueux qu’un monstre existe ». Dans le cas qui nous intéresse, ce qui est monstrueux, c’est l’idéologie néolibérale dont nous sommes tous empreints et que nous ne pouvons donc penser comme quelque chose dont nous serions extérieurs. Nous sommes en elle, elle est en nous, nous disent-ils. Pour preuve, cette idéologie s’est fondue dans nos structures sociales, ce qui la rend impossible à combattre frontalement.

Face à ces évidences, les nouvelles formes de radicalité ont renoncé à chercher à imposer un nouveau système à la place du système existant, c’est-à-dire prescrire un nouveau prêt à penser enfermant à la place de l’ancien. Elles cherchent au contraire à s’inscrire dans une logique d’action situationnelle dont les enjeux ne dépassent pas ceux de la situation en elle-même. Ainsi, il ne s’agit plus « d’agir local en pensant global », mais « d’agir local … en pensant local ». Agir de de cette façon permet de s’extraire au maximum des influences idéologiques préconçues et ainsi de poser de nouvelles questions de façon ouverte. En effet, nous disent Benasayad et Aubenas, « le propre de l’idéologie, c’est que les réponses précédent les questions ». L’efficacité de ce type d’action ne réside donc pas dans ce que l’on chercher à démontrer au travers de l’expérimentation, mais dans l’expérimentation elle-même. « L’efficacité réside dans l’acte » nous rappellent les deux auteurs en citant Plotin. On s’engage donc, car la situation l’exige, ou le permet, et son but se redéfinit à chaque pas sans jamais se cristalliser. Un bon « combat » consiste donc à interroger le système, tout en restant hors champ du pouvoir, c’est-à-dire sans prétendre vouloir imposer d’emblée une autre forme d’organisation supposée « plus juste ». C’est par exemple ce qu’ont fait les activistes du MLF. Pour faire reconnaître leur droit, ils n’ont pas requestionné le système, mais la place des femmes à l’intérieur. Un changement de cet ordre ne pouvait se décréter, il pouvait au mieux se favoriser au travers de la mise en exergue de nouvelles questions et de lutte locales. C’est de cette mobilisation autour de la reconnaissance des droits de la femme qu’a émergé un début de nouvel ordre. Le changement prend en effet racine dans chaque acte de résistance ; actes dont la prétention ne doit pas aller au-delà de ce qui est visé dans l’acte lui-même. Plus nombreux seront ces actes, plus grande sera l’occurrence de voir émerger un nouvel ordre, ou pour reprendre la métaphore utilisée par les auteurs, plus les gouttelettes seront nombreuses, plus leur probabilité de s’agréger en une vague augmentera. Mais il est illusoire de vouloir décider de la temporalité et de la nature de cette vague … qui, quoi qu’en décide l’homme, finira par émerger. En effet, en vertu du principe dialogique cher à E. Morin, tout système est appelé à s’effondrer, ou se réformer, sous le poids des contradictions dont il se nourrit pour maintenir son équilibre. L’ordre ne peut ainsi vivre sans désordre qui l’oblige en permanence à se recomposer et à muter. Cette mutation n’est qu’une question de temps … temps sur lequel peut, au mieux, jouer l’homme en multipliant les zones de résistance, c’est-à-dire de désordre au regard du système dominant.

Les deux projets précédemment évoqués participent, à l’instar d’autres projets, petits et grands, de ce processus d’émergence à venir. Nul ne sait ce qu’il adviendra vraiment du revenu de contribution à bien des égards critiquable du point de vue du paradigme qu’il conteste. Nul ne sait si ce qu’a fait Loos en Gohelle fera vraiment école. Par contre il est certain que ces projets/initiatives et bien d’autres sont autant de façon d’explorer de nouveaux possibles, autant de points d’appui pour la formation des émergences de demain … donc autant de façon de contribuer à l’inéluctable le processus de transformation en cours. Dans cette optique, la meilleure forme de résistance consiste à créer localement des alternatives aux modes que l’on conteste en s’appuyant, autant que possible, sur les nouveaux savoirs disponibles. Ce d’autant, comme nous le dit Thanh Nghiem, la fondatrice d’Angenius[2], que : « Le changement d’échelle se produit au niveau des territoires. J’ai développé le concept de territoires intelligents et communautés apprenantes (TICA) pour désigner ces espaces d’incubation qui permettent de combiner libre et durable par l’expérimentation concrète et la diffusion des savoirs. Pour permettre l’éclosion de solutions qui fonctionnent, le territoire est un échelon incontournable. Nourrissant les acteurs, il doit être « infrastructuré » de manière à permettre l’intelligence, au sens de la mise en lien organique des communautés apprenantes. Sans ancrage territorial, les réseaux même apprenants ont du mal à s’incarner. C’est donc la rencontre entre des territoires intelligents et des communautés apprenantes qui est au cœur du changement ».On ne saurait mieux dire ….

[1] Le revenu contributif n’est pas le revenu de base ou le revenu inconditionnel d’existence, mais un revenu conditionné à la contribution qu’apporte chacun dans des projets collectifs remplissant certains critères et ouvrant au contributeur le droit à un temps dédié au développement de ses savoirs et de ses capacités. Le revenu contributif s’inspire du régime des intermittents du spectacle, qui alternent des périodes d’emploi salarié et des périodes dédiées à la formation et au développement de leurs savoirs (sous toutes leurs formes : savoir-faire, savoir-vivre, savoirs théoriques, …) qui constituent ce que Sen décrit comme des capacités. Le revenu contributif s’inspire également des pratiques du logiciel libre, qui repose sur une organisation du travail fondée sur le partage du savoir et la déspécialisation. Les travailleurs dans le secteur du logiciel libre posent en principe que le savoir doit être partagé par toute la communauté, non seulement des développeurs, mais aussi des utilisateurs. Par conséquent, ils s’affranchissent de l’idée de 4 la division industrielle du travail classique et de la distinction entre production et consommation, puisqu’ils posent que les utilisateurs ne sont plus des consommateurs, mais des praticiens qui peuvent prescrire.

 

[2] Angenius a été fondé pour mener des projets de recherche appliquée dans le domaine du  « développement durable avec, La vision sous-jacente à ces travaux est qu’un changement de fond est en train de prendre forme et que l’on peut accélérer les choses en intégrant les technologies modernes (TIC), les démarches libres et des démarches collaborative au coeur du développement durable. Pour en savoir plus :  http://angenius.org et http://thanh-nghiem.fr

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