L’innovation en quête de sens

L’innovation est associée, depuis le siècle des lumières, à la notion de progrès[1]. Or, l’utopie du progrès a vécu : la technique qui devait libérer l’homme l’a certes dégagé de tout un tas de contraintes, mais elle l’a dans le même temps asservi. La notion de progrès, au départ largement associée à la quête du bonheur, s’est vidée d’une bonne part de ses perspectives humanistes pour se mettre au service d’objectifs consumériques et économiques.

En fétichisant les biens de consommation, on entretient aujourd’hui artificiellement une dynamique de consommation de plus en plus basée sur « les sens » et non plus sur « le sens ». On assiste ainsi à une « auto amplification du progrès » qui, faute de pouvoir se mettre au service d’une nouvelle utopie, tant à boucler sur lui-même. Le mot d’ordre est désormais d’innover pour entretenir la croissance et maintenir la dynamique de production de nos entreprises. D’un moyen au service d’idéaux, l’innovation est presque devenue une fin en soi. Pire, elle peut aussi nous entraîner vers l’abîme si nous ne résolvons pas les problèmes environnementaux posés par nos nouveaux modes de vie. L’innovation a en effet ouvert à l’homme des capacités de développement quasi infinies … moyennant le respect des ressources et des équilibres environnementaux.

Or, cette part du contrat n’est pas remplie, car le recours aux énergies fossiles engagées massivement à l’époque de la révolution industrielle a aujourd’hui des répercussions dramatiques, qu’il était difficile à imaginer au moment de l’invention de la machine à vapeur puis du moteur thermique. Pour Axel Kahn et Heinz Wismann, il est désormais nécessaire de réinscrire l’innovation dans une perspective de progrès en lui assignant « une finalité dans une perspective humaniste […] Ce qui lui porte préjudice aujourd’hui, c’est le flou qui entoure sa finalité. Pour ses théoriciens, le progrès permet si évidemment de promouvoir l’homme qu’il est inutile de s’en fixer l’objectif. Or il est naïf de penser que cela va de soi. Il nous faut  modifier l’énoncé : le progrès est la mobilisation de l’intelligence et de la créativité pour produire des connaissances et des techniques, et générer des richesses dans un but humaniste » ; le tout réinscrit dans un mode de vie réconcilié avec la nature. C’est, en tout cas, la nouvelle utopie à laquelle appelle un nombre grandissant de personnes.

Heureusement, en vertu des principes  de la complexité énoncés par E. Morin, le pire n’est jamais certain. Nous assistons (selon le principe dialogique) à des émergences qui tendent à contrebalancer les excès de nos sociétés (sans doute constitutifs du processus d’apprentissage de l’humanité). La prise de conscience de la finitude de nos ressources, les changements dans notre rapport à la consommation, le relatif désenchantement vis-à-vis du progrès d’une frange accrue de la population, la montée des préoccupations environnementales et sociétales des entreprises sont les premières formes de ce rééquilibrage… dont il faut juste espérer qu’il n’intervienne pas trop tard. Elle se traduit par une multiplication d’initiatives citoyennes. Joël de Rosnay, dans son dernier livre « Surfer la vie : vers une société fluide », s’inscrit dans cette croyance en prédisant l’avènement d’une « corégulation citoyenne participative » qui devrait être la première ébauche d’une société fluide fondée sur l’adaptation, l’échange et la solidarité via les groupes et les réseaux sociaux. Pour lui, une société fluide ne se construira pas sans prise de risques. Ainsi, comme le surf, où il faut savoir anticiper et s’adapter en permanence, « on glisse sur une vague qui évolue ». De nombreuses initiatives, annonciatrices de cette « vague » citoyenne s’expriment déjà de toutes parts. Elles préfigurent, dans nos sociétés de plus en plus complexes, un renversement de la logique de gouvernance sur laquelle le citoyen sera amené à peser toujours plus. Ces logiques essentiellement à l’œuvre dans la sphère politique et sociale sont annonciatrices de celles qui prévaudront aussi sans doute bientôt dans le monde des entreprises. Celles qui sauront le mieux s’y préparer en promouvant de nouvelles formes de gouvernances d’organisations plus conformes aux exigences du monde de demain seront les gagnantes de demain. Comme nous le dit Carlos Werkaeren, le PDG de la biscuiterie Poult, « l’innovation managériale est l’avantage ultime ».

Dans « la voie », E. Morin appelle à une métamorphose, car pour lui « c’est dans les métamorphoses que se régénèrent les capacités créatrices. La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de la culture, du legs des pensées et des sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir ni les modalités ni les formes ». La métamorphose est donc une façon assez radicale d’exprimer la rupture. Elle devient aujourd’hui une nécessité au regard des enjeux de nos sociétés et de nos organisations dont le sens est réinterrogé en profondeur. En effet, toujours selon E. Morin « c’est cette histoire-là qui est épuisée et non les capacités créatrices de l’humanité ». Il faut donc faire confiance à nos capacités créatrices tout en se donnant, en corollaire, la possibilité de les mobiliser efficacement. Mais pour cela, il est indispensable de se fixer un grand dessein à partir duquel, en nous engageant résolument dans l’action, nous mobiliserons nos forces créatrices et de nécessaires nouvelles solidarités. Vision et action sont étroitement liées, car comme le rappelle Henri Ford « Une vision sans action n’est qu’une hallucination ». Nous rentrerons alors dans un processus d’apprentissage ouvert qui contribuera à rendre une nouvelle « utopie sociale » possible. Ainsi, peut-être arriverons-nous, comme en appelle Alain Touraine, à faire advenir « un continent animé par la volonté, par la connaissance et par le désir de transmettre à la génération suivante un monde en mouvement qui puiserait sa joie de vivre dans la conscience retrouvée d’être son propre créateur ».

Pour finir, les différents  apprentissages que nous y opérerons nous permettront sans doute aussi, sur la durée, d’acquérir le supplément de conscience permettant de moins nous laisser piéger par nos chimères. Je partage la vision de Jung selon laquelle l’homme est engagé dans une quête du soi[2], c’est-à-dire une sorte de quête du Graal de la conscience totale visant à nous libérer des forces de notre inconscient en le faisant passer de l’ombre à la lumière. Autrement dit, au travers du cheminement vers le soi dans lequel l’humanité est engagée « La totalité inconsciente tend à la prise de conscience totale » (Hardy, 2012). La conscience de nos déterminismes participe de cette logique, car, sans forcément les faire disparaître, elle contribue à en atténuer le pouvoir… pour le plus grand profit de la métamorphose attendue.

La quête de soi, comme celle de l’innovation, est une quête sans fin. Ce qui libère finit par asservir et ce qui asservi finit par libérer … Ainsi va le processus intemporel du changement au service duquel se trouve l’innovation. Chaque innovation produit de nouveaux savoirs et chaque nouveau savoir augmente les occurrences d’innovations … et donc les possibilités de transformation de notre monde. Gageons que les transformations à venir nous tirerons à nouveau par le haut.

[1] Cet article est extrait de la conclusion de mon livre « l’innovation de rupture : concepts pour réinventer le monde ». Il fait exception à la règle « de ne publier que des écrits inédits » que je m’étais donnée en ouvrant ce blog. Mais cet extrait m’a semblé fort à propos dans cette période où une bonne part d’entre nous « est en quête de sens ». Peut-être vous donnera-t-il aussi envie de découvrir ce livre dans lequel je donne de nombreuses clefs pour la construction de monde à venir. …

[2] Le Soi est un concept central dans la théorie de Jung et le processus qui y mène est appelé « processus d’individuation ». Dans son livre « la dialectique du Moi et de l’inconscient » il décrit ce processus de la façon suivante : « plus on prend conscience de soi-même, grâce à une connaissance que l’on acquiert petit à petit, et grâce aux rectifications de comportement qui en découlent, plus s’amincit et disparait la couche de l’inconscient personnel, tel un limon, sur l’inconscient collectif ».

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