Mettre les « biens communs » au service de notre bien commun

J’ai participé, les 1 et 2 juillet, au 4° festival Chemin Faisant, qui cette année traitait des biens communs. Les diverses interventions des conférenciers, dont notamment celles de Riccardo Petrella, Claire Brossaud, Gilles Yovan et Marc Tirel, m’ont permis de découvrir un peu mieux la puissance et l’intérêt de ce concept aux contours mal définis, dont les racines plongent dans les champs de la théologie, la philosophie et la socioéconomie. En effet il n’y a pas de vie physique, sociale, voire aussi spirituelle, sans biens communs. C’est pourquoi leur construction et leur préservation, face à une logique capitaliste prédatrice, sont cruciales. Mais ce qui se joue autour des biens communs va au-delà de leur seule défense. Ils sont aussi porteurs d’une ambition humaniste et de modes gestions alternatifs qui, s’ils se développaient, pourraient contribuer à transformer nos sociétés en profondeur.

Pour tenter de mieux m’approprier cet important concept, je me suis lancé dans la reformulation du propos développé durant ce festival (tel que je me le suis approprié), en le complétant, à chaque fois que nécessaire, par des informations glanées au gré de différentes lectures. C’est le fruit de cet exercice forcément partiel et partial que je vous livre dans ce nouvel article.

Le « bien commun » est une notion intuitivement assez facile à saisir. Dans les faits ce concept ne peut se définir de façon tranchée, car il renvoie à une multiplicité de sens. D’un point de vue philosophique, nous explique Gilles Yovan, le terme « commun » veut dire « mettre en société ». La notion de bien, située au cœur de la pensée platonicienne, va quant à elle illuminer toute l’histoire de la philosophie occidentale, au sens propre et figuré du terme. Pour Socrate, le bien est en effet « le fils de soleil » par analogie à sa grande prodigalité et aux nombreux bienfaits dont il est l’origine. Les trois champs du bien sont : l’honnêteté et la justice ; l’avantage, l’agrément, la jouissance et le plaisir qu’on en retire de la prodigalité des biens et enfin la convenance et la règle. Ces trois champs, comme nous le verrons, se retrouvent plus ou moins directement dans l’approche actuelle des biens communs.

Selon Riccardo Petrella les biens communs, dans leur approche plus contemporaine, puisent leur sens dans trois grands capitaux culturels : La vision religieuse chrétienne, pour laquelle le bien commun c’est le bien au sens spirituel, c’est-à-dire dieu. Il invite toute organisation humaine à rechercher la qualité du vivre ensemble dans la paix, la miséricorde et la justice (divine). La seconde matrice culturelle se rapporte au combat pour la dignité humaine. Elle est incarnée par la Déclaration des droits de l’homme et ses valeurs « liberté, égalité, fraternité ». Dans cette acception chaque homme a droit à une vie à égalité de dignité avec ses semblables. La troisième matrice est issue du courant laïque libéral qui exalte la liberté d’action individuelle. Elle prône l’utilisation des ressources, de façon à la fois libre et responsable, ce qui n’est pas le moindre de paradoxes vis-à-vis de ressources constitutives de notre bien commun.

Le courant des « communs »

Ce dernier courant alimente la mouvance actuelle « des communs », elle-même issue d’une époque où, faute d’état, les hommes pouvaient s’approprier un champ pour le cultiver. Le reste de l’espace, comme le bois qui fournissait le combustible, les espaces de chasse ou les terres où l’on faisait brouter le bétail, étaient « les espaces communs ». Au fil de temps, et notamment à partir de la fin du moyen âge lorsque la loi des « enclosures » impose la propriété privée, ces biens vont être privatisés. Cela aura comme conséquence de déposséder le peuple de ce qui était jusqu’alors considérés comme des « biens communs ». Il s’en suivra non seulement un important préjudice économique pour ceux privés de ce bien (les « enclosures » ont provoqué de nombreuses famines), mais également la perte d’un savoir-faire collectif producteur de lien social. Ces pratiques se sont aujourd’hui largement perdues en occident, mais elles demeurent encore vives dans certaines sociétés traditionnelles comme en Afrique ou ailleurs.

La question sur le bon mode de gestion des biens communs reste longtemps en suspens. L’article sur « tragédie de biens communs » publié en 1968 par Garrett Hardin fera date. Il y décrit, comme nous l’explique C. Brossaud, les mécanismes qui conduisent des individus, partageant une même ressource naturelle, à la surexploiter à leur profit. Par exemple si des villageois partagent un pâturage, chacun sera poussé à y faire paître le plus grand nombre de ses bêtes, car le champ ne leur appartient pas. Ainsi, le bénéfice est privatisé, mais les coûts, voire les conséquences de son « usure », sont partagés par l’ensemble des éleveurs. Pour faire face à cette tragédie, G. Hardin, en bon économiste conventionnel, ne voit qu’une alternative pour réguler efficacement les usages : soit la création de droits de propriété individuels, soit la mise sous tutelle du bien par la puissance publique.

Une troisième voie pour la gestion des biens communs

Les travaux d’Elinor Olstrom sur les biens communs, vont venir contester ces conclusions tenues pour définitives par la sphère économique. Ils lui vaudront le prix Nobel d’économie en 2009. Cette chercheuse en sciences économique et politique s’intéresse tout particulièrement aux biens communs dits « non exclusifs, mais rivaux », tels les pâturages, les zones de pêches ou les nappes phréatiques. Ses observations et travaux sur la gestion des pâturages en Afrique ou la gestion de l’eau au Népal vont l’amener  à s’intéresser aux modes de régulations collectifs situés hors de la sphère d’influence du marché et de l’état. Elle démontre ainsi la pertinence, voire la supériorité, d’une troisième alternative : la création d’un cadre de coopération institutionnel basé sur la réciprocité et la confiance. Cette modalité n’a rien d’utopique, car elle a fait ses preuves dans presque toutes les collectivités du monde en permettant la préservation, voire le développement, de nombreux écosystèmes pourvoyeurs de ressources. Elle dégage ainsi huit grands principes de gestion des biens communs (source Wikipédia)

  1. « Définition claire de l’objet de la communauté et de ses membres. Il s’agit d’un préalable sans lequel personne ne sait ce qui est géré ni par qui ».
  2. « Cohérence entre les règles relatives à la ressource commune et la nature de celle-ci. Les règles d’exploitation et de mise à disposition doivent être claires et adaptées à la nature de la ressource partagée ».
  3. « Participation des utilisateurs à la modification des règles concernant la ressource commune17. La participation des utilisateurs permet d’assurer l’adaptation dans le temps de l’exploitation de la ressource et donc sa pérennité ».
  4. « Responsabilité des surveillants de l’exploitation de la ressource commune et du comportement de ses exploitants devant ces derniers ».
  5. « Gradation des sanctions pour non-respect des règles d’exploitation de la ressource commune (considérée par E. Ostrom comme le nœud du problème)..
  6. « Accès rapide à des instances locales de résolution de conflits24.
  7. « Subsidiarité des autorités gouvernementales externes ».
  8. « En cas d’existence de plusieurs ressources communes, imbrication de plusieurs communautés avec des règles différentes ».

Ces principes sont les cadres à partir desquels il appartient à chaque collectif d’inventer, au travers de l’auto organisation coopérative, la solution de gestion la mieux adaptée à ses particularités et enjeux. Ainsi à la différence des fausses facilités offertes par les grandes règles économiques, on ne plaque pas des solutions préfabriquées prétendument optimales pour la gestion des communs, on fabrique une solution cohérente avec le projet collectif d’un groupe et sa réalité locale. Ce faisant, au lieu d’imposer des modes de gestion dont les termes peuvent être contraires aux valeurs/exigences d’une communauté, on amène le collectif à construire une solution susceptible d’en renforcer la résilience. En effet, ce mode d’action forcément plus coûteux en temps et plus complexe à mettre en œuvre, a aussi comme immense avantage de mobiliser la population dans un processus vertueux producteur de valeurs économique (profit tiré gestion du la richesse naturelle), sociale (création de nouveaux liens, de nouvelles solidarités) et environnementale (on prend soin collectivement de la richesse naturelle et des équilibres sur lesquels elle repose). En d’autres termes, ce processus favorise la production de « ce qui compte vraiment pour le collectif »  et est ainsi producteur de valeur au sens (re)donné par Patrick Viveret[1]. La force d’une telle approche repose en fin de compte sur la puissance de l’intelligence collective mobilisée dans le processus de construction de la solution dont les effets vertueux sont souvent surprenants. Cette forme de régulation supérieure à toute autre, se traduit notamment, dans les exemples relevés par E.Olstrom, par le faible niveau de sanctions pratiqué dans ces communautés[2] et par leur capacité à régler rapidement leurs différends[3] (sur ce sujet, voire aussi, mon article « cultivez l’intelligence collective au sein de vos organisations »). Il est intéressant de constater la façon dont ce système de gestion pourtant issu du courant laïque -libéral permet la réintroduction des valeurs du courant humaniste et/ou religieux. C’est à cette aune que l’on en mesure la justesse et la force : à l’instar des principes permaculturels, il favorise la production de valeur tout en renforçant le terrain sur lequel « on sème ». Tout le contraire de l’approche économique qui trop souvent se développe aux dépens des équilibres du terrain « social et environnemental » sur lequel il s’appuie.

Les biens communs immatériels, le nouvel eldorado.

A partir des années 1990., E.Olstrom s’est également intéressée à la question des biens immatériels. Elle s’est tout particulièrement attachée à démontrer la spécificité des « biens communs du savoir », qu’elle a définis comme des « biens non rivaux ». Dit autrement, ce sont des biens dont l’utilisation contribue à en enrichir le stock au lieu, comme c’est le sort des biens physiques, de l’appauvrir. Cet aspect, comme divers autres, a été largement développé et débattu lors du festival. Nous noterons qu’il est impossible de séparer les biens matériels des connaissances auxquelles ils sont associés, car c’est justement par ces mêmes connaissances qu’ils existent (pour nous) et que l’on peut en faire usage. De ce fait, la propriété intellectuelle rattachée aux connaissances devient implicitement un outil de captation de la valeur et de privation de pouvoir sur l’usage des biens.

On assiste aussi à une seconde forme de privatisation de la valeur, dans ce nouvel eldorado qu’est devenu l’internet, au travers de la captation des connaissances potentiellement  productrices d’innovations. La prime est désormais à la créativité, car le potentiel de création de valeur autour des fameux DATA n’a d’autres limites que l’imagination. Le capitalisme, toujours aussi prompt à s’adapter, dévoie alors la créativité individuelle pour alimenter la nouvelle économie des savoirs dont les géants du NET sont les principaux gagnants (GAFA et autres). Ils s’approprient, au travers de nouveaux services, d’immenses bases de données dont ils captent l’essentiel de la valeur. Pour R. Petrella, c’est un véritable hold-up opéré autour d’un bien commun essentiel ; hold-up d’autant plus répréhensible qu’une partie de cette valeur se gagne par la monétarisation des relations sociales. En contrepoint de cette approche privative, on assiste aussi au développement d’une mouvance contestataire  qui tente de faire barrage à la tendance dominante. Elle est notamment à l’origine de tout le courant de l’open source dont sont issus les logiciels libres, Wikipédia, les monnaies numériques et bien d’autres choses. Certains y voient même y voir comme une sorte de corne d’abondance moderne puisque, à l’instar de la connaissance,  un bien numérique se multiplie à chaque fois qu’on le partage.

Un imaginaire des communs réactivé par le développement du numérique

Cette contre-culture attachée à la défense des libertés et porteuse d’une certaine utopie contribue à relancer l’imaginaire des communs. Des groupes d’acteurs proches de la mouvance internet s’emparent de ces travaux pour défendre ce qu’ils identifient comme de nouveaux communs. Parmi ces différents groupes figure l’association VECAM, dont C. Brossaud se revendique. Cette organisation, créée en 1995, milite pour une citoyenneté dans une société numérique. Pour eux, « l’irruption massive du numérique dans la plupart des champs de l’activité humaine crée des situations inédites. Les réseaux facilitent l’émergence de larges communautés distribuées, susceptibles de se mobiliser pour créer et partager les savoirs (code logiciel, œuvres de l’esprit, cartes coopératives, encyclopédies ouvertes, sciences participatives…). Ces communs de la connaissance sont autant de gisements d’initiatives, de créativité et de mobilisation des individus dans un but collectif ». Mais leur attention va également aux communs dits « naturels », car ils forment, avec les communs de la connaissance, « un ensemble de perspectives inédites pour un renouvellement de nos modes de gouvernance et de développement ». Dans cette perspective, nous explique C. Brossaud, ce ne sont pas les biens communs en tant que tels qui sont essentiels, mais la façon dont on va construire ensemble les biens qui seront « mis en commun » au sein d’une communauté. Autrement, c’est le fait de faire société autour de biens « mis en communs » qui prime sur l’existence de ces biens même. Les biens communs ne sont pas le but à atteindre, mais la résultante d’un processus à partir duquel on construit notre commune humanité. La notion de propriété, contrairement à la position défendue par R. Petrella dans son approche des biens communs essentiels, n’est pas centrale, car ce qui prime ce sont les usages. Par exemple, nous dit-elle, si un four à pain devient le bien commun d’un village, peu importe qu’il appartienne au boulanger à la collectivité ou à personne. L’essentiel réside dans les règles que va se donner la communauté pour avoir un usage partagé et équitable du four. Ce processus pour fonctionner efficacement ne doit pas être imposé par le haut, mais porté par la communauté qui va s’auto organiser et définir la meilleure façon de fonctionner ensemble. En fait, il va reposer sur trois conditions essentielles : l’existence d’une communauté, d’une ressource et la mise en place d’un mode de gouvernance qui permette de partager la ressource selon des modes de gestion collectifs, créatifs et démocratiques, basés sur la réciprocité. En cette occurrence, l’usage vient se substituer à la propriété. Cette approche collective va non seulement favoriser « le vivre ensemble », mais aussi faciliter, voire imposer, le développement de capabilités du plus grand nombre (logiques d’empowerment). Skilke Heldrich, la cofondatrice de Communs Strategies, va encore plus loin quand elle affirme que les communs, dont elle constate l’existence  dans la vie sociale, naturelle, culturelle et numérique sont « le tissu de la vie ». Evoquer des communs équivaut donc à « parler de la qualité de vie, de notre avenir et ceux de nos enfants ». Pour les tenants de cette approche, au rang desquels figure E. Olstrom, le bien commun est indissociable d’une pratique collective et les biens ne deviennent communs que s’ils sont gérés en commun. Pour reprendre une expression de R. Petrella, il n’y a pas de bien commun s’il n’y a pas « d’appropriateur ». Dans cette acception, tout est donc susceptible de devenir un bien commun, y compris, nous dit avec humour R. Petrella, « le chat de la voisine », si un collectif de quartier en décide ainsi.

Les biens communs essentiels et insubstituables à la vie

R. Petrella défend toutefois une vision des biens communs différente et en tous cas bien plus restrictive. S’il reconnaît la nécessité de gérer ces biens de façon démocratique et coopérative, il n’en fait pas pour autant le point d’entrée. Ils s’abordent, selon lui, à partir du bien lui-même et en fonction de son essentialité pour l’homme, voire du vivant dans son ensemble. Pour R. Petrella les biens communs « premiers » sont donc ceux qu’il qualifie donc de biens « d’essentiels et insubstituables à la vie ». Il regroupe dans cette catégorie tous les biens qui nous sont donnés par la nature et sans lesquels la vie ne serait pas possible ; c’est les dire les ressources indispensables comme l’eau, l’air et la nourriture à partir desquelles tout humain sera en mesure d’assurer ses besoins physiologiques. Or l’accès à deux de ces trois ressources, longtemps inconditionnel à l’échelle de l’existence de l’humanité, est désormais majoritairement soumis à la possession de ressources monétaire.

La capacité à se nourrir a été la première impactée. En effet, depuis la révolution du néolithique, qui a permis à nos lointains ancêtres de se sédentariser, une part croissante de l’humanité dépend des ressources produites par l’homme. La seule grande ressource naturelle subsistant encore indépendamment de l’activité humaine est le poisson. Ce capital, longtemps considéré comme inépuisable, est aujourd’hui menacé par la faute des activités humaines et met en danger les populations qui en vivent. Une étude publiée en 2016 par la FAO indique en effet que « le déclin des stocks est bien plus rapide que prévu. En cause principalement, la pêche industrielle, car plus les moyens déployés sont importants et moins la pêche est efficace. Un phénomène inquiétant notamment en termes de sécurité alimentaire, car le poisson constitue une source non négligeable de protéines pour 3 milliards de personnes dans le monde ». Au-delà du poisson, il convient aussi de préserver la fertilité de nos terres mises à mal par l’usage intensif les intrants chimiques. Différentes techniques, au premier rang desquelles figure la permaculture, seraient à même de régénérer les terres sans nuire pour autant à leur productivité. Mais elles se heurtent aux habitudes prises par plusieurs décennies de pratiques. Elles butent aussi, plus fondamentalement, sur les enjeux économiques des grands groupes chimiques et des semenciers qui n’ont aucun intérêt à favoriser ce changement. Ces derniers sont même en train de nous imposer, via les OGM, des semences stériles dont les principes sont l’expression la plus détestable de la marchandisation des ressources … et de la vie.

L’eau, de par son abondance, est longtemps restée une ressource libre et inconditionnelle. Or les travaux de captage et d’acheminement, les pollutions causées par notre industrie et notre agriculture, l’ont progressivement transformé en une ressource « coûteuse », et par extension en un bien économique relevant des règles du marché. Cette transformation a même été actée en 1992 par l’ONU. Lors de sa conférence sur l’eau, elle édicte quatre principes auxquels ont souscrit tous les états. Le premier d’entre eux a officialisé le caractère économique de l’eau et en faisait implicitement un objet de rivalité et d’exclusion … comme tout autre bien économique. Le second a imposé les mécanismes de marché comme les modalités optimales pour la régulation des échanges, avec comme corollaire la nécessité de donner un prix à l’eau (3° principe). Fort de cela, le Chili est même allé jusqu’à inscrire dans sa constitution la nature privée de l’eau. Or, pour R. Pétrella, cette « pétrolisation de l’eau » est insupportable. L’eau c’est la vie, aucune vie sur terre n’est possible sans eau. Elle ne peut donc pas être gérée comme un bien ordinaire  avec toutes les privations que cela peut impliquer pour une partie de la population. Selon lui, marchandiser l’eau revient à marchandiser la vie. « Si l’on marchandise la vie, l’eau devient une marchandise, à l’inverse si l’on sacraliser la vie, l’eau devient sacrée », nous crie-t-il. En à peine 200 ans nous avons réussi, avec nos pratiques prédatrices, à assécher d’immenses lacs, de tarir des fleuves, de détruire d’immenses réserves d’eau fossile, de polluer une bonne partie de l’eau douce restante. Cette ressource, plus que toute autre, implique une gestion solidaire, des devoirs de fraternité et de cohérence vis-à-vis de sa préservation. Selon R. Petrella cela passe par la mise en place d’une gestion mondiale de l’eau. C’est pour lui la seule vraie attitude responsable qui soit et il en a fait son principal combat[4].

Sur ce sujet, dans une approche plus locale, nous avons aussi entendu Gérard Burnet, élu de Vallorcine. Il nous a expliqué les trois façons de gérer l’eau au niveau de la commune. La première, très majoritaire, consiste à concéder une délégation de service public à une entreprise privée. Cette dernière récupère alors, aux dépens du territoire, l’essentiel de la valeur produite autour du service rendu. Dans le second cas, la gestion est assurée par la commune, avec comme avantage corollaire, une réappropriation territoriale de la valeur produite (qui se traduit notamment par de l’emploi). La troisième option consiste à se constituer en association ou en coopérative à l’initiative des habitants. C’est la solution la plus impliquante pour les acteurs locaux ; mais  elle générera aussi une valeur sociale, environnementale, voire aussi économique, supérieure aux deux autres. Cette dernière solution a longtemps prévalu sur Vallorcine. Ce mode associatif, aujourd’hui menacé, conditionne l’accès à l’eau au seul paiement d’une contribution identique pour tous destinée à couvrir les travaux de captage et d’acheminement de l’eau. Autrement dit, nul besoin de compteur pour établir la facture des uns des autres. Cette taxe couvrant uniquement le prix des travaux d’acheminement de l’eau. Ce combat face à une législation souvent défavorable et de puissants acteurs économiques est difficile. Et pourtant derrière cette volonté de conserver ce mode de gestion, il y a de l’emploi local, du lien social et du respect de l’environnement … toutes ces choses que les grands groupes déconnectés du territoire ne savent, ne veulent pas faire … ou tout simplement n’ont aucun intérêt à faire.

L’air est la troisième de ces grandes ressources. Elle reste heureusement encore gratuite, mais, comme cela a été dit sous forme de boutade, si l’on savait produire de l’air en bouteille, il y a longtemps qu’il serait aussi payant. L’air relève en tout cas des mêmes impératifs de préservation et gestion que l’eau, car sa qualité est problématique dans de nombreux endroits de la planète. C’est notamment le cas de de nombreuses villes de chines asphyxiées par les rejets de l’industrie, mais aussi, à un degré moindre, en France. L’un de ces endroits est la vallée de l’Arve dont Chamonix est la ville emblématique. Cette vallée, longtemps préservée, est désormais touchée par une pollution endémique liée à une urbanisation galopante, une industrie présente et un intense trafic routier. Comme nous l’explique, Simon Métral, ancien président de l’Association pour le Respect du Site du Mont-Blanc (ARSMB)[5],elle pâtit par ailleurs de deux facteurs aggravants dus à son encaissement : divers verrous topographiques empêchant la dispersion des polluants et un phénomène d’inversion de température plaquant les polluants au sol durant les périodes anticycloniques. Il rajoute que l’air pur n’existe pas, car il comprend toujours, à minima, des traces de particules minérales et végétales comme des pollens. Il est par ailleurs plus juste de parler « des pollutions de l’air » que « de la pollution de l’air », car la dégradation de la qualité de l’air est la résultante de l’accumulation d’un nombre important de polluants (particules fines, ozydes d’azote, monoxyde de carbone … ) issus de différentes sources. La pollution de l’air cause en effet 45 000 morts par an, soit autant que le tabac. Or, on nous en parle beaucoup moins. La loi sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie (loi LAURE) fixe un certain nombre d’obligations pour l’état, malheureusement insuffisamment respectées. Les combats de cette association, comme de divers autres, autres ont joué un rôle décisif dans la prise de conscience sur les risques sanitaires associés aux pollutions atmosphériques. Aujourd’hui, selon S. Métral, les autorités publiques ne sont plus dans le déni, mais malheureusement les améliorations tardent à se manifester. Cette impuissance est en partie liée à la segmentation de problématiques, dans les faits interdépendantes. Pour dépasser cet écueil, l’ARSMB cherche à imposer dans le cadre du second plan de l’athomosphére, outre des mesures plus ambitieuses, une gouvernance globale propre à leur vallée. Pour finir sur ce sujet, il est intéressant de noter qu’en dépit de son caractère volatile, l’air peut aussi d’une certaine façon être sujet à une forme de privatisation. En effet, comme nous l’a indiqué G. Yovan, les habitants les plus aisés de Paris, lors de sa période de forte industrialisation, se sont installés à l’ouest de Paris sur les hauteurs de Sèvre. Les classes laborieuses étaient quant à elles cantonnées dans la partie est, où les vents dominants venaient rabattre les fumées des usines. Une telle situation traduisait, de façon on ne peut plus explicite, la domination économique et symbolique des détenteurs du capital.

En fait, pour Riccardo Petrella, l’accès à aucun des biens communs dits « essentiels et insubstituables à la vie », ne devrait pouvoir être conditionnel. Autrement dit, tout homme qui vient sur terre devrait avoir un accès inconditionnel, donc gratuit, aux ressources sans lesquelles il ne peut vivre. Or la propension de notre système économique à tout marchandiser et à tout privatiser s’éloigne chaque jour un peu plus de cette exigence. En effet la marchandisation s’oppose à la nécessaire gratuité et revient à confondre « le bénéfice et le bénéfique ». Par ailleurs, aucune forme d’appropriation privée n’est en mesure de garantir l’intérêt général puisque chacun est d’abord mû, en priorité, par la défense de ses propres intérêts. Le concept de propriété n’est donc pas miscible avec le concept de responsabilité collective. Cette dernière ne peut être garantie que par une autorité politique publique qui endosserait également de fonctions de gestion et de contrôle. Emporté dans sa verve oratoire, tout à sa dénonciation du système actuel,  il rajoute, au sujet de la propriété privée, que « privée revient à priver l’autre » et « qu’il n’y a pas de bon prix de marché, car un prix de marché est toujours excluant ». La charge est violente ; mais elle frappe notre monde (dit) moderne, où l’économie règne en maître, au cœur de ses paradoxes. Ce monde où tout, ou presque, va pouvoir se convertir en argent, ce poison qui colonise tout, y compris, ce qui est indispensable à la vie. Bien sûr tout bien dont l’homme a contribué à la fabrique, la transformation, l’assainissement, l’acheminement à un prix au sens économique du terme. Comme nous l’avons vu, à part l’air, peu des biens dont l’homme a globalement besoin nous sont encore donnés « naturellement » par notre environnement. Mais est-il normal d’en priver pour autant ceux qui n’ont pas les moyens de se les « payer », ou de les humilier en les reléguant dans une sous-catégorie d’assistés. … certainement pas.

Extensions possibles des biens communs essentiels

Mais les (possibles) biens communs ne se limitent pas aux trois types de ressources évoquées. Si on prolonge le raisonnement de R. Petrella, il est aussi facile d’admettre que les moyens de subsistance donnés par notre fragile planète pourraient, voire devraient, être considérée comme notre principal bien commun. Pour préserver cette immense richesse et les équilibres écologiques au sein desquels nous nous sommes construits, il nous faut aussi prendre soin : des forêts, des océans, de la biodiversité, des semences, des terres arables …. qui par déclinaisons sont aussi des biens communs essentiels et insubstituables à la vie.

En gardant le fil de ce raisonnement, on peut aller encore plus loin et se dire que les besoins essentiels de l’homme, qui est aussi un être social, ne sont pas limités aux seuls besoins physiologiques. Ainsi, si on se réfère à la fameuse pyramide d’A. Maslow, on se doit d’admettre que l’homme a aussi des besoins de sécurité, d’appartenance, d’estime de soi et réalisation de soi[6]. Les besoins de sécurité, dont le droit à la santé participe, et d’appartenance peuvent, à divers égards, être définis comme « essentiels et insubstituables à la vie », car aucun être humain ne peut (sur)vivre sans un minimum de sécurité et sans contact humain. L’effroyable tragédie des orphelinats roumains sous l’ère Ceausescu, où des bébés privés de tendresse et de contacts physiques n’ont pas survécu, suffit à le démontrer. C’est d’ailleurs sur cet aspect essentiel que R. Petrella a conclu ses interventions en disant « si je pouvais résumer le bien commun en un principe fondamental, ce serait « l’autre », car si l’autre n’existe pas, moi je n’existe pas ». Il rajoute même un peu après : « il n’y a pas de bien commun sans communauté humaine et pas communauté humaine sans bien commun »

Les besoins d’estime de soi et a fortiori de réalisation de soi peuvent plus difficilement être considérés comme des besoins insubstituables à la vie. Mais ils n’en demeurent pas moins essentiels à une vie digne, réussie et équilibrée. Les principaux moyens qui permettent de les satisfaire ont donc également vocation à être érigés au rang des biens communs essentiels à une vie à égalité de dignité. Le premier de ces moyens est l’accès à la connaissance, dont nous avons déjà souligné toute l’importance, et ses outils supports (comme les livres, l’accès à internet, …). D’autres moyens comme le logement, la mobilité, l’énergie  et d’autres participent de ce droit à vivre dignement dans notre société. Or leur accès est fortement conditionné à la capacité financière de chacun.

« Biens communs » et « communs », deux projets complémentaires mus par une même ambition humaniste

Pour R. Petrella, l’accès, à égalité de dignité, aux biens essentiels et insubstituables à la vie doit être défendu au travers d’un projet politique ambitieux. Pour mener ce combat de façon percutante, il est bien sûr nécessaire de ne pas banaliser la notion de bien commun. De ce fait, sa définition, sans être trop restrictive, ne peut donc être trop étendue sans risquer de la galvauder. Cette nécessité l’a conduit à se démarquer l’approche « des communs » essentiellement centrée sur le processus en mesure de fabrique une infinité de biens communs.

Si cette posture est compréhensible du point stratégique, je pense qu’elle ne doit pas masquer le fait que ces deux approches correspondent à deux faces différentes, mais complémentaires, d’un même modèle alternatif visant à la (re)construction de notre commune humanité. L’une propose de sacraliser un certain nombre de biens considérés comme « essentiels et insubstituables à la vie », l’autre pense que c’est à la communauté de décider des biens à « mettre en commun ». On peut plus globalement considérer, sans trahir l’une ou l’autre de ces approches, que certains biens communs à l’humanité peuvent relever de règles de droit particulières dont la communauté devra tenir compte quand elle en établira les conditions d’usage locales. Comme le dit fort justement C. Brossaud, il faut sans doute distinguer les biens publics mondiaux indispensables à notre vie dont l’usage doit être encadré par le droit et les biens communs spécifiques à une communauté qui peuvent être régis à une échelle plus locale. Dans nos sociétés, tout repose sur le droit, et ce qui doit préexister nous dit R. Petrella, c’est la reconnaissance du droit. Or le droit (mondial) susceptible de reconnaître l’existence de  « bien essentiels et insubstituables à la vie » et d’en encadrer l’usage reste encore largement à construire. Pour R. Petrella « cela passe par l’invention de l’humanité et par la création de l‘organisation politique qui la rendra possible […] Si on ne mobilise pas notre force d’action collective autour de cette ambition, on reste des poètes … et le fort continuera à gagner sur le faible ». En attendant ce progrès décisif, chaque communauté a la possibilité de s’emparer du sujet des biens communs pour le traiter au mieux de ses possibilités et de sa maturité. Chemin faisant, un certain nombre de droits fondamentaux émergeront peut-être … et les distinctions entre les deux approches n’auront plus lieu d’être.

Suis tes rêves ils connaissent le chemin

Cette ambition globale se perçoit en creux dans la définition donnée l’université du bien commun de Rome : « Le bien commun est constitué de l’ensemble des principes, des institutions, des moyens et des pratiques que la société se donne pour garantir à tous une vie humainement décente, assurer un « vivre ensemble » pacifique, convenable et coopératif entre tous, conserver la sécurité de sa propre maison, et donc la soutenabilité de l’écosystème local et global ; le tout en tenant compte du droit à la vie des générations futures. ». Elle peut bien sûr paraître très utopique aux tenants du modèle dominant actuel et très en décalage avec nos modes de fonctionnement actuels emprunts dans nos certitudes du moment. Pourtant, comme nous l’avons vu au travers des travaux d’E. Olstrom, les modes de gestion des ressources naturelles basés sur les communs ont largement fait leurs preuves. Par ailleurs, on assiste à l’émergence de nouvelles pratiques sociales auto-organisées basées sur la coopération et le partage, conformes aux exigences des communs. Ces nouvelles pratiques sociales se manifestent notamment par différentes mouvances dissidentes au sein de l’économie numérique, le développement et la préservation de régies locales de l’eau, le développement de tiers lieux expérimentant des modes de vie alternatifs, le développement de l’économie des partages, les combats de plus en plus fréquents pour préserver des espaces naturels et leur bidiversité, etc.  ….

Bien sûr, ces différentes pratiques, prises isolément, semblent ne pas peser grand-chose face à l’immensité et la complexité des changements à opérer. Mais, considérées dans leur ensemble, elles prennent une toute autre dimension, car elles ouvrent à un grand nombre d’autres possibles potentiellement constitutifs du monde à venir. Nul ne peut affirmer avec certitude de quoi sera fait le monde de demain. La pire des erreurs serait d’essayer de le penser à partir du seul cadre de référence du monde actuel, en grande partie obsolète. Comme l’a fort justement dit Paul Eluard « on ne peut pas voir les idées de demain avec les yeux d’aujourd’hui ». Nos yeux d’aujourd’hui sont en effet remplis d’un ensemble de croyances limitatives. Les yeux de demain restent, quant à eux, largement à construire à partir des connaissances et des convictions qui nous viendront de l’expérimentation des nouveaux possibles actuels et à venir. Cette construction se fera pas à pas, chemin faisant, avec comme seule vraie boussole notre rêve d’un monde plus juste. N’oublions jamais que l’impossible est temporaire … et comme le dit très justement cette jolie maxime que j’aime à me rappeler à chaque fois que ma raison me fait douter « suis tes rêves ils connaissent le chemin ». Ce chemin ne sera pas sans embûche, car il faudra aussi y mener un combat, contre un système hégémonique, dont nous sommes tous un peu complices.  Pour reprendre la formule de M Benasayag, « ce n’est pas parce quelque chose est monstrueux qu’un monstre existe ». Ce combat sans réel adversaire est sans doute le plus difficile d’entre tous, car c’est également un peu contre nous même qu’il conviendra de se battre.

Nota : nous montons, sous l’impulsion de différents acteurs, dont R. Petrella, une université du bien commun. Diverses réunions constituantes devraient se tenir à Paris, au 100 rue de Charenton, courant septembre. Les personnes intéressées sont les bienvenues. Signalez-vous et je vous en dirai plus.

[1] Selon Patrick Viveret, « le terme valeur est issu du latin valor qui signifie  » force de vie » et s’applique par conséquent à toute activité ou posture qui favorise la préservation, la transmission, la création de forces de vie dans tous les domaines. Sur le plan psychique, on parle d’êtres valeureux. Des valeurs éthiques spirituelles éducatives, mais aussi sanitaires sont donc aussi importantes que des valeurs économiques, on ne peut continuer dans le langage économique à utiliser le terme de valeur au singulier et le réduire à son expression monétaire (value for money) ». Pour définir la valeur nécessaire à un collectif il invite à se reporter à « ce qui compte vraiment pour nous »

[2] Ostrom considère la graduation des sanctions comme le « nœud du problème » et ses travaux sur le sujet l’ont amené à observer des résultats « surprenants » : les communautés pérennes sont caractérisées d’une part par la non-intervention d’une instance gouvernementale extérieure pour sanctionner un mésusage des ressources communes et d’autre part par un niveau initialement faible de ces sanctions, ce qu’elle analyse, en faisant référence aux travaux de Margaret Levi (en), en termes de « conformation quasi volontaire », définie par cette dernière à partir de l’exemple de la taxation comme « volontaire dans la mesure où les électeurs paient [les impôts] parce qu’ils choisissent de le faire ; quasi volontaire parce qu’ils seront sanctionnés s’ils ne le font pas et qu’ils sont pris »21 ; et par conséquent comme ne résultant ni de principes idéologiques ou moraux, ni d’une simple coercition, mais d’une « décision calculée se fondant sur la conduite des autres »22. Selon Ostrom, les sanctions ont d’abord pour objet le rappel de l’obligation de conformation aux règles, d’où leur degré initialement faible, et sont adaptées à l’intention supposée du trangresseur de s’y conformer à nouveau » (source wikipédia)

[3] Selon Ostrom, si les modèles théoriques de gouvernance selon des règles postulent que les règles de comportement sont univoques et appliquées par des intervenants extérieurs omniscients, les règles sont toujours ambiguës dans la pratique et une instance de résolution de conflits à faible coût d’accès assure tant la pérennité de la gestion de la ressource commune que la conformation des membres de la communauté à ses règles (source wikipédia).

[4] Sur ce sujet, il a publié « le manifeste de l’eau : pour un contrat mondial »,

[5] L’Association pour le Respect du Site du Mont-Blanc (ARSMB), mène depuis 25 ans un important combat pour lutter contre la pollution de la vallée. Ce combat tout d’abord concentré sur la pollution atmosphérique inhérente à la circulation des poids lourds (850 000 camions par an passaient par le tunnel du Mont-Blanc en 92 contre environ 600 000 aujourd’hui) s’est progressivement élargi aux autres formes et sources de pollutions. En fait, durant la fermeture du tunnel, suite à la catastrophe de 1999, la pollution dans la vallée a baissé d’environ 20%. Cela donne une idée de la part de pollution liée au trafic transfrontalier.

[6] Nous noterons que si la linéarité (ou hiérarchisation) la linéarité des besoins de la pyramide de Maslow a été légitimement contestée, leur nature ne l’a pas été.

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