Eléments de réflexion sur les sciences et l’avenir de l’humanité

Mon dernier livre sur la transition territoriale, dont la sortie est programmée pour janvier prochain, a accaparé tout mon temps (je vous en dirai plus prochainement). De ce fait je n’ai produit aucun article dans cet intervalle … enfin presque, puisqu’en réalité j’ai commis un écrit à la suite du dernier « Chemin Faisant » consacré à « l’humain demain » qu’il m’a semblé intéressant de partager.

Lors des différentes conférences du festival, j’ai été plus particulièrement interpellé par oppositions , parfois très tranchées, entre les intervenants (Etienne Klein, Axel Khan et Florence Piron) sur le statut des science. Cet article n’est donc nullement le résumé des échanges/débats. C’est un mixte de ce que j’en ai retenu/compris, croisé avec mes explorations complémentaires et mes réflexions plus personnelles, sur la façon dont la science, les technologies et l’innovation sont susceptibles de peser sur notre avenir.

La science qu’est ce que c’est ….

Une définition exacte de la science est difficile à donner, car elle n’est pas consensuelle et il n’est, de ce fait, pas aisé de distinguer à coup sûr « science » et « non-science ». Faits, connaissances, opinions et croyances se mélangent donc souvent allégrement, au point où il est parfois difficile d’en démêler l’écheveau.

L’unité des sciences en question

Un des repères le plus largement admis pour établir la scientificité d’un concept est le principe de réfutation établi par Carl Popper. Selon ce dernier, seuls les énoncés réfutables peuvent être considérés comme scientifiques. Ainsi l’existence du Boson de Higgs, récemment démontrée, reste réfutable (même si sa réalité n’est plus contestée) et est donc considérée comme scientifique. A l’inverse, l’existence de Dieu relève de la croyance et ne peut ni être démontrée de façon objective ni être réfutée. Cette affirmation n’est donc pas scientifique. Tout cela renseigne sur l’importance de l’objectivité en sciences dont la voie royale est l’expérimentation. Les résultats d’une expérimentation, pour être considérés comme valides, doivent être reproductibles indépendamment du lieu, du temps ou de celui qui les reproduit. Cette conception de la science fondée sur les expérimentations n’est toutefois pas valable pour tous les domaines scientifiques comme, par exemple, les mathématiques ou l’histoire.   Les sciences sont par ailleurs très diversifiées ce qui rend leur classification difficile. Toutefois, selon le site Dicophilo, une taxinomie à peu près consensuelle semble émerger : – formelles ou logico-mathématiques (caractérisées par leur non-recours à l’expérience, l’importance de la démonstration a priori et des systèmes formels) – expérimentales ou empiriques (qui renvoient à l’expérience et usent d’expérimentation de façon essentielle) – humaines ou sociales (marquées par l’importance de l’homme comme objet et sujet d’étude, et des méthodologies variées).

En creux de cette classification se pose la question de l’unité de la science depuis longtemps débattue et pas complètement tranchée. Selon le professeur de philosophie Philippe Fontaine, « ce phénomène s’est accentué du fait de la différenciation, à partir du XIXesiècle, des sciences physiques, considérées comme exactes, par le recours, sous l’autorité du principe méthodologique du déterminisme strict, aux mathématiques et à l’expérimentation, et, d’autre part, des « sciences humaines », dont l’objet d’étude n’est autre que l’homme lui-même, appréhendé sous différentes perspectives, (histoire, linguistique, ethnologie, anthropologie, psychologie, psychanalyse, économie, sociologie, philosophie, etc.). Mais cette extension du projet scientifique initial, constitué d’abord par l’analyse des phénomènes naturels, à l’ensemble des faits humains, pose de redoutables problèmes épistémologiques, par le fait que l’homme ne saurait être considéré comme un « objet » comme les autres. Autant les sciences exactes peuvent appréhender leur objet de l’extérieur, autant les sciences humaines ont à le comprendre « de l’intérieur », par recours à une « intuition » compréhensive. Ce qui pose la question: sur le plan méthodologique, une science exacte des comportements humains est-elle possible? Ajoutons que si la réponse devait être positive, une autre interrogation surgirait aussitôt: une telle « science » serait-elle souhaitable ? C’est là la question sensible de la rationalité des conduites humaines, c’est-à-dire, celle de la liberté du sujet à travers la connaissance de son action individuelle et collective ».[2]

Sciences de la matière et science du vivant, une distinction structurante.

Cette distinction entre les objets que l’on aborde de l’extérieur et ceux que l’on aborde de l’intérieur me semble essentielle et extrêmement structurante. Elle permet, comme vient de le faire Philippe Fontaine de différencier les sciences humaines du reste des sciences. Mais si l’on veut aller un peu plus loin, il nous faut aussi distinguer, parmi les objets abordés par l’extérieur, ceux appartenant à la famille du vivant et les autres. En effet, le vivant est doté d’une autonomie, voire aussi d’un mystère irréductible qui rend son approche singulière. Une pierre tombera toujours de la même façon et il est facile de calculer à partir des règles établies la vitesse à laquelle elle percutera la terre en fonction de ses caractéristiques.  Il en va de même pour une bonne partie des règles physiques et de la science du même nom. Par contre si on a bien découvert une façon efficace de tuer les bactéries, ces dernières ont dans le même temps fait muter les souches bactériennes, ce qui oblige à mettre au point des antibiotiques toujours plus efficaces. L’action sur le vivant nous confronte, sur des échelles de temps « humaines », à des rétroactions complexes, dont les résultats peuvent être imprévisibles. Si on peut prévoir l’évolution de la résistance des bactéries aux antibiotiques, on peut difficilement dire de façon certaine si les antibiotiques vont devenir un jour inopérantes et si on trouvera une forme de médication alternative tout aussi efficace. En d’autres termes, étudier le vivant, et à forcerie l’homme, revient à se confronter un objet complexe, doté de capacité de transformation, immergé dans un environnement tout aussi complexe. Avec le vivant, on raisonne de fait dans un environnement instable, car tout change et se rééquilibre en permanence.  Au moment de l’apparition de la vie sur terre, il était difficile d’imaginer que les premiers microorganismes allaient être à l’origine de ce foisonnement de vie dont l’homme est l’un des produits les plus évolués. A une échelle bien moindre, à l’apparition de l’homo sapiens il était difficile d’imaginer que 300 000 ans après il dominerait le monde des vivants et irait jusqu’à provoquer l’anthropocène. A l’aune de ces différents exemples il est facile  de comprendre en quoi les sciences du vivant confrontent à des défis et des problématiques radicalement différents des sciences de la matière à la base de nos technologies. Le vivant, et à forcerie nos sociétés, au contraire du non-vivant, ne se mettent pas en équation. C’est pourquoi je parlerai désormais de façon distincte des sciences de la matière (inerte) et des sciences du vivant (dont les sciences humaines sont une catégorie à part puisqu’on peut aborder ces « objets » de l’intérieur).  Ces deux catégories étant elles même distinctes des sciences logico-mathématiques … qui peuvent néanmoins tout aussi bien être mobilisées par les sciences du vivant et du non-vivant.

La science entre positivisme et constructivisme

Les raisons d’être de la science et de ses limites sont tout autant débattues et donc controversées. Elles sont traversées par différentes lignes de fracture dont la principale a opposé, et oppose encore de façon plus relative, le camp des positivistes et des constructivistes.

Un positivisme aux origines de la pensée rationnelle

Pour le camp positiviste, il existe en effet une réalité « ontologique » indépendante de l’observateur qu’il appartient à la science de découvrir pour décrire le réel de façon objective. Le positivisme prétend donc tendre vers une forme de vérité absolue qu’il convient de révéler,  grâce à laquelle on pourrait comprendre la nature. Dans ce cadre nous dit Philippe Fontaine, « La science se veut recherche des causes et des premiers principes, et c’est à ce titre qu’elle peut légitimement prétendre à la mission d’unifier la totalité du savoir ». Cette vision, issue de la philosophie grecque, se situe au cœur du projet des lumières. C’est effectivement sous l’étendard de la raison, et de son bras armé la science, que les philosophes et les scientifiques sont montés à l’assaut du dogme religieux. Pour eux, selon le philosophe P. Carfantan, « la raison suffit pour accéder à l’universalité du vrai, elle n’a pas besoin d’autre appui que de l’évidence ». Toutefois, ces différents acteurs, tout à leur combat contre l’obscurantisme, ne se rendaient pas compte qu’ils érigeaient un nouveau dogme. Aujourd’hui, comme nous l’explique E. Morin (Morin, 1995) le cadre  indépassable n’est plus la religion, mais le rationalisme : « issue de la société, enracinée dans la société, la science s’imposait de plus en plus, dans et sur la société, qui s’imposait de plus en plus dans et sur elle. Elle détermine la réalité, la vérité et la certitude au sein des civilisations techniciennes, tout en subissant par ailleurs les réalités, vérités ou certitudes de cette civilisation ». Sous l’impulsion du projet des lumières, la raison étayée par la science est donc progressivement devenue le nouveau point de référence absolu, le nouveau maître de notre esprit. L’adhésion inconditionnelle au paradigme rationaliste, nous dit E. Morin, revient en fait à jeter dans l’ombre toute une part possible du réel et à méconnaître le caractère incomplet, socio-dépendant et sclérosant de la soi-disant nouvelle « vérité objective » émanant de l’approche cartésienne, mère de la tradition scientifique. Cette forme de prise de pouvoir de la raison a aussi, selon le philosophe Mohammed Taleb (Taleb, 2014), relégué dans l’ombre deux autres fonctions essentielles à notre rapport au monde : l’expérience sensorielle (le corps) et l’expérience imaginative (qu’il associe à l’âme). Cette dernière permet d’accéder à la profondeur de l’être et du réel, et de dialoguer avec « l’âme du monde ». C’est une des clés de ce qu’on appelait à la renaissance « l’imagination intellectualiste » ou, selon C. Jung, « l’imagination créatrice », dont le sens n’est pas toujours très compatible avec celui de la raison. Toutefois, selon Mohammed Taleb ces deux familles, qu’il nomme le « logos » et le « mythos », énoncent chacune à leur façon une forme de vérité irréductible. La première famille langagière repose sur la raison, la science et l’observation factuelle. La seconde nous renvoie à des approches plus symboliques, formées d’images, comme le mythe et la poésie. Le tout cohabite avec un troisième langage, de nature kinesthésique et sensorielle, issu de notre relation physique avec notre environnement. Un rapport sain et équilibré au monde se fait à partir de ces trois versants : le corps, l’imagination et la raison. En effet, nous dit ce même auteur, « Lorsqu’on a à la fois l’expérience sensorielle, la vie de l’image et puis en même temps cette perception intellectuelle, on touche du doigt cette figure qu’était l’ »homo-universaliste » à la renaissance »… dont Léonard de Vinci est l’une des figures emblématiques. Cette posture ouvre aux « intelligences du monde » permet de ne pas se laisser enfermer dans les dictats de la « raison close » dénoncés par Edgar Morin. Elle est toutefois difficile à tenir, car nous vivons depuis 500 ans sous le régime du logos où l’imaginaire est devenu la « folle du logis » qu’il convient de réprimer. On a ainsi évacué tout le côté sacré de la nature, en la désenchantant, pour mieux l’asservir et la réduire au rang de simple ressource. Avec tous les dégâts que nous connaissons aujourd’hui. Notons pour finir que cette approche positive donne un pouvoir important aux experts, c’est-à-dire aux tenants du savoir « légitime », et qu’elle justifie, voire renforce, la vision d’un monde gouverné de façon pyramidale.

Un constructivisme qui se nourrit des limites de la pensée rationnelle

Malgré ces faiblesses longtemps invisibles, le cartésianisme a permis d’immenses progrès. Ils se sont accomplis grâce à une production et une accumulation sans précédent de nouveaux savoirs. L’approche constructiviste va néanmoins venir progressivement contester la posture positiviste, sans pour autant remettre complètement en cause le paradigme rationalisme, ou plus exactement la prééminence de la pensée scientifique héritée des lumières.

Pour les constructivistes, la quête d’une vérité ontologique est un non-sens. Nous sommes en effet condamnés à ne jamais voir le monde tel qu’il est, mais tel que les représentations construites à partir des connaissances accumulées nous permettent de le décoder. Kant est considéré comme le pionnier du ce courant constructiviste. Dans sa théorie de la raison pure, il défendait déjà qu’il  « était vain de chercher à régler notre connaissance sur les choses alors que notre esprit fonctionne en réglant les choses sur les connaissances ». Selon lui, nous ne pouvons voir le monde qu’au travers de nos sens, c’est-à-dire d’une paire de lunettes « déformante ». L’accès direct à la réalité du monde et des choses est donc impossible, car nous sommes prisonniers de nos cadres mentaux. Autrement dit, les connaissances accumulées nous donnent un biais de perception qui nous fait forcément percevoir le réel « d’un certain point de vue ». C’est ce qui a fait dire à Edmond Rostant, « Il croit qu’il sait et il ne sait pas qu’il croit ». Pour preuve de cette incomplétude, nombre de nos connaissances nous entraînent dans des impasses logiques et démontrent ainsi qu’il existe des limites à nos modes d’appréhension du réel. C’est le cas du concept de l’infini, qui rapporté  à la conception de l’univers est impensable. On ne sait en effet pas imaginer quelque chose sans limites et si on lui donne des limites on se demande immanquablement ce qu’il y a au-delà. La meilleure façon de représenter l’infini, comme tout autre concept échappant à l’entendement, est de s’affranchir de toute référence logique en utilisant un langage transcendant à dominante émotionnelle, comme la musique, la poésie ou la peinture. Pour P. Fontaine, « Les sciences se heurtent tout d’abord à des limites de fait : nous ne comprendrons sans doute jamais intégralement l’univers, à travers la question de son origine, des conditions de la vie, de la conscience, de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, etc. C’est la raison pour laquelle le développement de la science est orienté vers un terme ultime, situé à l’horizon de sa progression, dont elle tente de s’approcher asymptotiquement, mais dont elle sait aussi qu’elle ne l’atteindra jamais. Le progrès de la science est indéfini, inachevable, et la condamne à un effort d’approximation interminable. ». Il est ainsi aujourd’hui admis que les sciences évoluent non pas de façon linéaire en nous rapprochant de plus en plus d’une vérité ontologique, mais par bonds et itérations susceptibles de défaire notre conception des choses … quitte parfois à faire cohabiter des réalités contingentes. Par exemple, le temps est un concept empirique tiré de notre expérience interne. Il est resté pendant très longtemps intangible jusqu’à ce qu’Einstein en démontre la relativité et nous permette, au travers de sa théorie générale de faire un nouveau pas vers la compréhension de notre univers. Il n’en demeure pas moins qu’à l’échelle de notre planète les conséquences de la relativité du temps sont infinitésimales et l’on peut donc continuer, dans la grande majorité des cas, à faire comme si le temps était intangible.

Une science qui évolue par bonds

Pour Thomas Kuhn, le philosophe et historien des sciences, les paradigmes scientifiques sont placés sous l’influence de la culture. Le paradigme scientifique n’a pas vocation, ni les moyens, d’établir sa conformité à une vérité absolue. Il se borne à établir une vérité relative aux connaissances et aux croyances du moment constituant une base pragmatique explicative vérifiable à caractère prédictif. Par exemple, le paradigme géocentriste issu de la thèse de Ptolémée, affirmant que le soleil tournait autour de la terre, était vérifiable (au regard des connaissances établies) et comportait un caractère explicatif utile. Mais sa validité absolue ne pouvait pas être prouvée … à raison puisqu’elle a été infirmée. Plus un paradigme montrera sa pertinence et son utilité au sein d’une société, plus il renforcera sa validité et plus il sera difficile à remettre en cause.  À un certain seuil de validité, sa pertinence sera définitivement admise et il deviendra une référence « indiscutable ». En d’autres termes, il rentrera dans les automatismes de pensée d’une culture donnée. Devenu inconscient, il gouvernera la pensée de l’homme de science en lui faisant croire qu’il obéit aux faits.

Des sciences du « vivant » et du « non-vivant » mues par des logiques différentes

Des sciences de la matière qui restent en quête d’une forme de complétude

En dépit de ces différentes limites, il me semble toutefois que l’on peut considérer que les sciences du « non-vivant », nonobstant les limites présentées par les paradigmes dans lesquelles elles sont susceptibles de s’enfermer, accomplissent d’une certaine façon la promesse du projet positiviste dont elles sont issues. Tout d’abord comme l’a bien expliqué Etienne Klein, on doit convenir que ces sciences, et en premier lieu la physique, ont mis au point des instruments grâce auxquels elles ont été en mesure de dépasser les perceptions/croyances dans lesquelles nos sens et nos cadres mentaux nous enfermaient. Avant l’existence de ces outils, ce sont même des expériences de pensée qui ont permis de comprendre certains principes contraires à nos perceptions (Etienne Klein a évoqué l’expérience de pensée de Galilée qui lui a permis de comprendre qu’une plume et une boule d’acier lâchées du haut de la tour de Pise tomberaient à la même vitesse dans un vide absolu). Le propre de ces sciences (en particulier) est donc bien aussi de nous amener à dépasser notre compréhension intuitive des choses, même si ce n’est pas forcément aisé.  Par ailleurs, ces sciences, à la base de nos technologies, sont forcément vraies dans le contexte dans lesquelles on les emploie et ne peuvent souffrir d’aucune relativité pour pouvoir les mobiliser, comme on le fait, dans la conception de postes de télévision, de voitures fiables, d’avions capables de voler en toute sécurité, etc. Si les révolutions scientifiques dans la physique ont bien ébranlé ses fondements théoriques et notre vision l’infiniment grand et l’infiniment petit, elles n’ont pas pour autant chamboulé la vérité relative des règles physiques était fondées sur la physique newtonienne … qui continue à être opérante pour un grand nombre de travaux (car son caractère de prédictibilité «  à une échelle donnée » n’a pas été mis en cause). Selon sur quoi on travaille, on va mobiliser des champs théoriques différents (physique newtonienne, physique quantique ou théorie de la relativité). Cette consistance des sciences du « non-vivant » leur donne une assise leur permettant de revendiquer une forme de vérité, sinon atemporelle, tout du moins relativement valable sur une période et un contexte donné.

Des sciences du vivant qui façonnent la réalité (parfois) autant qu’elles l’éclairent

Les sciences du vivant, et plus particulièrement les sciences humaines, pour les raisons que je viens d’exposer, ne peuvent en aucun cas inscrire leurs travaux dans une optique positiviste. Ces dernières participent par contre pleinement à une approche constructiviste du monde. Les différents points de vue apportés par les sciences humaines apportent en effet des éclairages complémentaires et parfois contradictoires. Philippe Fontaine parle d’intuition compréhensive. Elles contribuent ainsi tout autant à éclairer la réalité humaine … qu’à la façonner au travers des « vérités » qu’elles distillent. L’un des exemples les plus criants est l’effet Pygmalion, selon lequel le simple fait de croire à la réussite de quelqu’un suffit à en augmenter les performances. Cette croyance indépendante de toute réalité, comme on l’a démontré à diverses reprises, est suffisante pour influer sur les résultats d’un apprenant … cela en dit long sur l’influence des savoirs issus des sciences humaines, qu’ils soient fondés ou pas. C’est le fameux effet performatif des sciences humaines dont les théories vont avoir tendance à favoriser la réalisation de ce qu’elles postulent. Ainsi si un analyste économique sérieux (ou pas) conclut à la solidité d’une entreprise, sa valeur boursière va avoir tendance à monter … hausse qui attirera l’attention d’autres investisseurs contribuant à amplifier la tendance dans des seuils parfois inconsidérés. Mieux, le fait d’étudier un objet contribue à la faire évoluer par le simple fait de sa mise en lisibilité sociale. J’ai par exemple lu ceci au sujet du viol, sujet hautement d’actualité depuis l’affaire Weinstein « En matière de violences sexuelles, il existe un heureux paradoxe de la visibilité sociale : plus on en parle, plus on dépose de plaintes, plus le problème est identifié et dénoncé, et plus il y a de chances que le phénomène se mette à régresser ».  Autant de phénomènes dont les sciences dites exactes sont exemptes. On a en bien démontré en physique quantique l’influence l’observateur sur ce qu’il observe. Mais les raisons de ce phénomène demeurent obscures et il reste (pour l’instant) sans incidence sur l’ensemble de la physique[3]. Par contre, en sciences humaines, l’influence de l’observateur sur l’expérience est un phénomène central dont il faut toujours tenir compte.

En guise de synthèse …

Pour dire les choses autrement, il est difficile de contester le bien-fondé de la quête d’une vérité ultime, en tant qu’idéal à atteindre, pour les sciences pour les sciences de la matière et logico-mathématique… même si la posture constructiviste conteste cette prétention. En revanche, l’inclinaison de certains acteurs des sciences humaines à adopter une attitude positiviste dans leur discipline est à combattre avec fermeté. Cela revient à ériger une vérité absolue en tuant toute l’intelligence collective nécessaire à la régulation d’un système vivant. On voit tous en effet les dégâts que cela a créés dans certains domaines comme l’agriculture où les approches productivistes à base d’engrais ont pollué, voire tué, une partie de nos terres. Or on redécouvre aujourd’hui l’intérêt et la validité de pratiques locales négligées et pour certaines abandonnées. On voit aussi la façon dont les dogmes économiques ont conduit à désolidariser l’économie de son pendant social et environnemental. Même si les savoirs ne se valent pas tous (c’est aussi absurde que d’affirmer le contraire), il faut veiller à ce que la multitude des différents savoirs existants ou en germe ne soit pas étouffée par l’ombre des grands savoirs dominants. En matière de sciences humaines, la diversité est une richesse à entretenir et cultiver.  Il en va des sciences humaines comme de la nature qui accroît sa différence au lieu de la réduire au fur et à mesure de son développement.

Des sciences pour quoi faire

Les sciences font partie de la culture, car elles contribuent à la construction d’une représentation globale et cohérente du monde, au sens le plus large, tout en aidant à mieux comprendre son fonctionnement. La science à son origine, était fortement liée à la philosophie avec laquelle elle partageait le projet commun d’atteindre « le monde des idées éternelles » dont l’apparence était corrompue par les faux semblants du réel (c’est le fameux mythe de la caverne de Platon). Mais en dépit de leur immense culture, les Grecs n’ont pas développé de réelle pensée scientifique, car comme le dit J.P Vernant, « La raison grecque ne s’est pas tant formée dans le commerce humain avec les choses que dans les relations des hommes entre eux. Elle s’est moins développée à travers les techniques qui opèrent sur le monde que par celles qui donnent prise sur autrui et dont le langage est l’instrument commun: l’art du politique, du rhéteur, du professeur. La raison grecque, c’est celle qui, de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. » Il faudra attendre la période des lumières pour voir naître un projet scientifique orienté vers une prise de pouvoir sur la nature. Si les Grecs ne cherchaient pas à dominer la nature, mais à la comprendre, il en fut tout autre de la mouvance scientifique qui se développa à partir de la renaissance sous l’impulsion de générations d’éminents savants dont les figures de proue furent Galilée, Descartes et Newton. Mais le premier à afficher de façon explicite un projet de domination de la nature fut Descartes. Cette volonté de « nous rendre comme maître et possesseur de la nature » par le développement de la science a été formulée dans son livre « Discours sur la méthode » (1637). Elle l’a été, ne l’oublions pas, à une époque où les populations étaient régulièrement  décimées par des famines et des grandes épidémies. Il rompt ainsi avec la philosophie spéculative tournée vers la contemplation des vérités … tout comme il contribue à rompre le pacte d’équilibre avec la nature dont nous payons aujourd’hui les conséquences au prix fort.  Francis Bacon, dans le sillage de Descartes, fut un des autres grands artisans de la science moderne. Il l’a dégagée du dogme religieux, qui selon lui, avait rendu l’intelligence humaine « stérile comme une nonne ». Il abandonne aussi la pensée déductive, adossée aux principes issus de l’autorité des anciens, au profit de « l’interprétation de la nature » fondée sur l’acquisition de connaissances par l’expérience. Ces postures paraissent évidentes aujourd’hui, mais à son époque elles étaient iconoclastes … voire hérétiques.

A partir de cette période, la science va progressivement devenir, par une partie de l’humanité, un outil de pouvoir tourné vers la conquête des esprits, des territoires (la guerre), des ressources naturelles. Le bras armé de cet ambitieux projet est bien sûr la technologie dont le développement est censé libérer l’homme de ses servitudes et de l’ensemble de ses maux (le fameux mythe du progrès). Ces dernières se sont développées de façon empirique bien avant cette période, mais les sciences vont s’en emparer et contribuer à leur formidable essor. C’est à ce couple science-technologie que l’on doit la première révolution industrielle dont l’invention de la machine à vapeur fut le principal déclencheur. En libérant la puissance des énergies fossiles, cette invention couplée à l’important développement technologique propre à cette époque, va constituer un puissant levier de création de valeur dont le capitalisme va s’emparer. La machine à vapeur va surtout permettre, dans un délai très court, l’émergence de lignées d’inventions dans le monde industriel en substituant l’énergie thermique à la force hydraulique des moulins à eau et au muscle humain ou animal. La suite nous la connaissons.

Le rôle de l’imagination dans le développement des technologies

Si la science est (devenue) un outil essentiel au développement des technologies, elle n’en est pas son seul vecteur. Entre la technologie et la science vient se glisser un ingrédient tout aussi important : l’imaginaire. C’est la voie de prédilection des artistes et des poètes qui vont y trouver matière à leur expression  en s’affranchissant du réel. Il prend sa source dans notre quotidien, support de notre rêverie, et dans l’imaginaire collectif formé par nos mythes et nos rêves. Par exemple, le mythe d’Icare, au-delà de ses nombreuses interprétations, symbolise le grand rêve de l’homme, celui de voler comme un oiseau. Ce rêve, comme tant d’autres, nous avons pourtant fini par le réaliser … grâce à la science et aux technologies. Preuve de la force, de l’influence de notre imaginaire collectif dans la direction donnée à l’innovation, dont le couple sciences-technologie est le serviteur. L’imagination est mue, alimentée, par la charge émotionnelle de l’imaginaire. C’est cette charge émotionnelle, parfois incontrôlable qui explique l’acharnement mis par certains à réaliser leurs rêves. « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait » nous dit l’écrivain Mark Twain pour démontrer la puissance de nos rêves trop souvent bridés par la raison (de l’époque). Mais la force émotionnelle de l’imaginaire va heureusement parfois transcender la raison et faire exploser les cadres du moment, ouvrant la voie à de nouveaux possibles. Ce qui est jugé impossible l’est toujours au regard des connaissances, donc du cadre de référence, du moment. On ne sait pas ce que les connaissances de demain vont rendre possible. Mais peut-être suffit-il de simplement  sonder notre imaginaire pour le savoir. Cet autre mode de rapport au réel dans lequel se reflètent les profondeurs de la psyché humaine, permet de dialoguer avec le réel à partir de cadres parfois aussi cohérents que ceux formés par la raison. De la même façon qu’avec l’émotion, il n’y a pas de pensée complètement objective, il n’y a pas de pensée départie de toute forme d’imaginaire.  Ce dernier, à l’instar de l’émotion participe à la pensée rationnelle, elle lui est notamment indispensable pour former des concepts et se projeter dans le réel. L’imaginaire vient donc encadrer et façonner notre représentation du monde et par capillarité tous les produits de notre esprit comme les pensées et les idées. Sa force est telle qu’il peut parfois nous déborder en produisant des hallucinations ou, plus grave, des maladies psychiques. Nos peurs, nos désirs, nos rêves, nos envies structurent donc notre rapport au monde aussi assurément que notre raison. Au point parfois de ne plus distinguer la place de l’un et de l’autre, voire de prendre l’imaginaire pour de la raison. C’est donc au travers de l’imaginaire que nous dialoguons avec le réel et que nous nous construisons notre monde personnel … et notre destin collectif.

La troisième révolution industrielle et ses conséquences potentielles sur l’humain

Mettre l’innovation au service d’un nouveau projet partagé

Nous sommes aujourd’hui au commencement d’une troisième révolution industrielle portée par la puissante des technologies numériques. Le mythe du progrès qui nous donnait une boussole, un idéal commun, s’est en grande partie effondré. Il a été remplacé  par une frénésie consumérique alimentée par une innovation intensive en grande partie tournée sur elle-même. On innove pour innover, sans plus vraiment savoir vers quoi l’on va ni vraiment savoir ce que l’on veut. Pour A. Kahn, « la crise de l’idée de progrès est aussi la crise de la société. Il faut donc réhabiliter l’idée de progrès pour l’homme ». Par ailleurs, pour que cette innovation retrouve un sens il faut (aussi) la mettre au service d’un projet de société renouvelé dont une des composantes doit forcément être la sauvegarde de notre maison commune. Cette nécessité est d’autant plus forte que le développement des technologies numériques est dans le même temps mû par un puissant imaginaire dont les finalités pourraient nous échapper. Cet imaginaire tourné vers la fabrication d’un homme nouveau ouvre à de folles capacités de réparation physiques et psychiques, une augmentation faramineuse de son potentiel et … à la perspective de devenir (peut-être) un jour immortel. Ces aspirations ne sont pas neuves, mais elles restent à bien des égards assez effrayantes, car elles raisonnent comme jamais avec la crainte de voir l’homme se perdre dans son deal faustien avec les technologies. Tout à nos angoisses nous semblons toutefois oublier un peu vite que nous avons été de tout temps transformés en profondeur, sur des échelles de temps plus ou moins longes, par le couple  technologies-innovations.

Des innovations qui nous ont de tout temps transformé

Si l’on remonte dans les arcanes de notre histoire, la première grande innovation technologique a été la maîtrise du feu : comme toute « innovation de rupture » elle a entraîné dans son sillage tout un tas d’autres avancées en lien avec les besoins primaires de l’époque : le chauffage, l’éclairage, la protection contre les animaux ou la cuisson des aliments. Chacune de ces innovations a été également la source de nouveaux avantages sur la base desquels s’est construit, de façon quasi fortuite, notre développement. La cuisson de la viande a par exemple permis d’augmenter l’apport calorique et de diminuer le temps consacré au repas (ingestion et digestion plus rapide). Ce surplus d’énergie et de temps a permis à l’homme d’investir de nouveaux espaces dont la succession des inventions sociales, techniques et culturelles  est l’expression (Morin, 1979). C’est le développement conjugué de cette triple dynamique d’innovation, qui est à la base de notre évolution. Parmi ces trois grandes typologies d’innovation, celle technologique a impacté l’homme de la manière la plus significative, car elle lui a permis de mieux s’adapter à son environnement naturel et d’en prendre un contrôle progressif. Des premiers outils façonnés par nos lointains ancêtres jusqu’à l’envoi d’engins sur d’autres planètes, la technologie, et plus tard la science, ont en effet influé de façon très significative sur notre rapport à l’environnement, nos relations interindividuelles, notre économie …. tout comme sur notre développement physique et cognitif. En accroissant nos pouvoirs d’action, l’ensemble outil/technologie/science a fait de nous des hommes augmentés.

La double rupture de l’intelligence artificielle et des possibilités de d’hybridation

Ce qui fait fondamentalement rupture aujourd’hui avec la dynamique passée, c’est le développement de l’intelligence artificielle qui dote les outils d’une autonomie et d’une capacité d’apprentissage croissante qui laisse craindre une prise de pouvoir par des robots devenus plus performants et plus « intelligents » que nous. Mais c’est aussi surtout les perspectives d’hybridation de l’homme à la technologie dont les conséquences à venir sont insondables.  Jusqu’alors, la technologie était restée externe à l’homme. Or aujourd’hui, les possibilités d’hybridation posent une question essentielle à laquelle on ne sait pas bien répondre : les évolutions à venir ne vont-elles pas contribuer à couper l’homme de lui-même et finir par lui faire perdre son humanité. Les perspectives d’évolution ouverte par les technologies numériques ouvrent en effet sur un grand champ de nouveaux possibles qui laisse la porte ouverte à tous les fantasmes … dont quasiment aucun n’est réfutable de façon absolue. Les seuls outils que l’homme puisse mettre en place pour reprendre la main sur son destin et tenter de réguler ce flot d’innovation devenu incontrôlable sont la démocratie et les principes éthiques. S’il est, à mon sens, illusoire de penser peser efficacement par ce biais sur le développement des outils et technologies (sauf si bien sûr pour celles reposant sur des fonds publics), le double recours à la démocratie et à l’éthique doit pouvoir répondre efficacement aux besoins de régulation des usages « légaux » qui se développeront à partir des outils. Mais il ne faut pas oublier que les outils sont, pour leur immense majorité, de pharmacons, c’est-à-dire à la fois poisons et remède. C’est donc ce qu’on en fait, c’est dire leurs usages, qui vont conditionner leurs impacts sociétaux. Difficile dans ces circonstances de légiférer sur l’usage de tous les nouveaux outils et notamment sur les immanquables usages détournés.  Ainsi l’internet est porteur du pire (fake news, atteinte à la vie privée, prosélytisme extrémiste, …), comme du meilleur  (mise à disposition des savoirs, nouvelles formes de coopération, nouvelles solidarités autour de l’économie du partage, …). Si l’on peut encourager l’un tout en essayant de réguler l’autre, il restera toujours impossible de faire vivre l’un sans l’autre. Supposer le contraire, revient à croire que l’on peut dissocier l’ombre de la lumière.

Favoriser la démocratie en cultivant l’éduction et la diversité

Pour finir, si l’on veut faire de la démocratie une vraie force de régulation dans la conduite de la destinée de l’homme il faut tout à la fois « éduquer les citoyens », partager le mieux possible la connaissance disponible et se défaire du mode de pensée positiviste qui laisse à penser que nos élites et nos experts sont les mieux placés pour nous indiquer le chemin à suivre. En effet, si les experts sont les mieux à même de nous indiquer la bonne façon de construire une technologie, ils ne seront assurément pas les plus aptes à en orienter/réguler les usages. Si la science a rendu possible la maîtrise de la nature, nous dit Weil, « elle n’a aucun moyen de nous dire quoi faire de cette maîtrise, ni si elle est bonne ou mauvaise ». Par contre, ils ont aussi à exercer leur rôle de citoyen en contribuant au débat public au travers du partage le plus ouvert et honnête possible de leurs savoirs.

Il en va de la démocratie comme de la nature : elles fondent toute deux leur efficacité sur la diversité (biodiversité / diversité humaine). Ce mode de fonctionnement a été éprouvé sur 3,8 milliards d’années et donne un certain recul sur sa validité. Cultivons et entretenons notre intelligence collective et nous aurons la meilleure de garantie sur la justesse des choix que nous devons opérer. Gardons-nous aussi de ne pas évacuer trop vite la dimension spirituelle (plus large que la question religieuse), car elle a servi de boussole à l’humanité depuis la nuit des temps … et elle reste une des constituantes essentielles de l’humanité, voire de notre humanité. Mais là encore, il s’agit sans doute de faire confiance à notre intelligence collective.

 

[1] En différents points de cet article, je reprends de façon intégrale ou légèrement adaptée des parties de mes articles et de mes livres.

[2] Les citations du P. Fontaine sont toutes extraites de son (excellent) article « Qu’est-ce que la science ? De la philosophie à la science : les origines de la rationalité moderne »

 

[3] Lorsqu’on a voulu tracer le photon pour voir comment ce petit malin faisait pour se comporter comme une onde et passer par deux trajectoires à la fois, on a découvert que la simple présence de l’observateur changeait le résultat de l’expérience, puisqu’à partir du moment où il était observé, le photon se comportait à nouveau comme une simple particule. Il ne passait donc que par une fente et à l’arrivée on n’avait plus sur l’écran une figure d’interférences… L’attention de l’observateur avait tout simplement modifié le comportement du photon jusqu’à lui faire oublier son comportement ondulatoire ! Pourquoi ? L’énigme reste entière aujourd’hui (source http://www.neotrouve.com/?p=1365)

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