De la nécessité de passer de la question « est-ce que c’est possible ? » à « comment c’est possible ? »[1]

Beaucoup d’initiatives, de bonnes idées ou d’ambitions pâtissent de leurs incapacités à rassembler au-delà de la frange de convaincus. Par exemple à chaque fois que je discute d’un possible revenu universel et que je vois s’allumer dans les yeux de mes interlocuteurs une petite lueur d’incrédulité je sais par avance la partie perdue. Je tente bien quelques arguments, mais je sais qu’ils auront peu de poids au regard à leurs convictions profondes.  Difficile, dans ces cas-là, de poursuivre un débat équilibré, voire un débat tout court, face à quelqu’un qui vous range d’emblée dans la catégorie des doux rêveurs, des idéalistes, ou pire, des irresponsables. Je peux au mieux, si mes arguments sont bien étayés, espérer avoir fait réfléchir quelqu’un … qui à la première discussion avec une personne « de son camp » a toutes les chances de renouer avec ses convictions initiales.

Ces réactions sont symptomatiques de celles que l’on rencontre dans la vie de tous les jours lorsque l’on cherche à faire une solution décalée, voire en rupture, avec celles les plus généralement admises. Notre vision du monde est en effet façonnée par les grandes croyances collectives dont il est difficile de s’extraire. « Il croit qu’il sait, il ne sait pas qu’il croit » nous dit Edmond Rostand. Nos interlocuteurs, forts de leurs certitudes, tombent en réalité sous les diktats de la raison close dont Edgar Morin a largement dénoncé les travers. Ainsi, nous dit-il, « ce n’est pas notre ignorance qui nous aveugle c’est aussi notre conscience ».  Mais une telle posture n’est pas sans bénéfice, car il est plus rassurant et plus facile d’avoir une réponse simple, voire simpliste, à une réponse complexe que de se confronter à l’inconfort ou au vide de l’incertitude. On voit donc qu’au travers d’un débat d’idée, ou plus exactement une confrontation de croyances, beaucoup de choses plus ou moins conscientes viennent faire écran à une réflexion objective.

Comment, sur la plupart des sujets cruciaux, sortir d’une de cette impasse et faire jouer à plein les mécanismes de l’intelligence collective normalement favorisés par la confrontation de points de vue divergents ? La solution semble d’évidence et pourtant on y recourt rarement pour engager nos débats ou réfléchir, dans un cadre professionnel, aux stratégies les plus opérantes pour opérer des changements de fond On oublie en effet trop souvent que si les réponses divisent les questions rassemblent. Ainsi, si au lieu de partir d’une solution polémique on partait d’une problématique partagée, un même échange pourrait prendre une tout autre tournure. Pour rester sur l’exemple du début, si à la place de dire « le revenu universel pourrait être une réponse pertinente à nombre de nos problèmes sociaux actuels », on engageait la réflexion autour d’une question ou interrogation plus large, on inciterait chacun à considérer les choses de façon plus ouverte. En cette occurrence, la question deviendrait alors : « Il est quand même incroyable que dans notre monde occidental, au vu des richesses globales existantes qui vont croissant, qu’une frange de plus en plus importante de la population ait des difficultés à vivre dignement ». Sauf à tomber sur de grands cyniques, on s’accordera facilement, indépendamment de nos convictions ou de notre idéologie, sur le diagnostic et sur la nécessité de faire quelque chose. Ce faisant, on sort aussi d’un débat restreint autour d’une possible solution implicitement articulé autour de la question « est-ce que c’est possible » pour s’orienter naturellement sur un échange bien plus ouvert autour de la question du « comment faire pour résoudre la problématique sous-jacente à la solution », voire mieux, la question du « comment ça serait possible de la résoudre » qui coupe court au constat d’impossibilité ou autre impasse auquel la première question pourrait aboutir.  Et cela change tout !

Ainsi, au lieu de rentrer dans une joute d’arguments biaisés, on se donne la possibilité d’engager une réflexion constructive où chacun sera incité à rechercher des pistes de possibles ; échanges au cours desquels pourront avoir lieu des débats contradictoires autour d’hypothèses non tranchées et où pourront s’exposer des pistes d’actions complémentaires mieux même de répondre, dans leur globalité, à l’exigence d’un réel forcément complexe. On passe ainsi d’un débat idéologique à un débat ouvert sur des hypothèses d’actions plus ou moins robustes au regard des connaissances sur lesquelles elles sont adossées. Les incertitudes propres à chaque piste de solution, au lieu de se heurter à la logique binaire du possible/impossible, deviennent alors le point de départ de nouvelles questions comme : « qu’est-ce qu’on sait aujourd’hui objectivement de cette question » et « comment ce serait possible de dépasser les éventuels écueils». Une fois les écueils identifiés, le jeu de questionnement autour du « comment » devient très vertueux car il nous permet, d’une part, de regarder les questions en profondeur et de bien mesurer les enjeux auxquels la question de départ nous confronte et il nous ouvre, d’autre part, à différents possibles auxquels on se serait interdit de penser si on été resté bloqué sur nos croyances initiales. De cette façon, au moment de traiter de la solution (possible) du revenu universel, au lieu de s’écharper sur sa pertinence, on cherchera à en dépasser les principales objections en se demandant par exemple « qu’est-ce qui permet aujourd’hui d’affirmer que le revenu universel coupera l’envie de travailler » et, si le risque est avéré à l’aune des connaissances disponibles et/ou acquises par l’expérimentation, on se demandera ensuite « comment peut-on éviter cela ». On cheminera ensuite de « comment » en « comment » vers une possible solution … en lien direct ou pas avec la problématique de départ. Une telle approche permet de mettre de côté nos croyances pour engager un dialogue avec le réel et se donner une vraie chance d’acquérir les connaissances rendant possible une proposition pourtant en contradiction avec nos convictions de départ. Il en sera de même pour les différentes autres pistes de solution émanant de la question de départ … dont le nombre sera normalement limité par notre seule capacité d’imagination.  En abordant ces différents possibles de front et en misant sur leur complémentarité, on produira d’une part un ensemble de solutions mieux à même de composer avec la complexité du réel et d’autre part une grande diversité de connaissances (produite pas l’exploration des solutions) susceptibles de produire de nouvelles solutions impossibles à envisager au début du processus. Le tout nous engage dans un processus d’apprentissage non linéaire au sein duquel chaque pas va guider l’autre. On cherche l’Inde et on trouve l’Amérique. Comme le dit fort à propos le poète Antonio Machado, « toi qui marches, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d’autre ; toi qui marches, il n’existe pas de chemin, le chemin se fait en marchant. ». Ici, ce sont les connaissances qui vont nous montrer le chemin en fermant certaines portes et en ouvrant d’autres.  Cette façon de dialoguer avec le réel en s’engageant, sans apriori, dans l’exploration d’un ensemble diversifié de nouveaux possibles est une méthode féconde pour dépasser les limites de nos raisons closes.

C’est à cette même conclusion qu’est arrivé François Jacob, prix Nobel de médecine en 1965, lorsqu’il nous dit : « Contrairement à ce que j’avais pu croire, la démarche scientifique ne consistait pas simplement à observer, à accumuler des données expérimentales et à en tirer une théorie. Elle commençait par l’invention d’un monde possible, ou d’un fragment de monde possible, pour le confronter, par l’expérimentation, au monde extérieur. Et c’était ce dialogue entre l’imagination et l’expérience qui permettait de se former une représentation toujours plus fine de ce que l’on appelle la « réalité »[2]. Le « fragment de monde possible » auquel François Jacob fait référence est en effet à rapprocher de la proposition de départ qu’il convient d’explorer « scientifiquement » de la façon la plus ouverte possible au travers de propositions issues de notre imagination. Ainsi au lieu de nous en remettre à des raisonnements par avance biaisés par notre conception étriquée du réel, nous faisons de notre imagination le fer de lance de l’exploration de ce même réel.

Cette approche a aussi le grand mérite d’aider à contourner le biais de linéarité inhérent à notre raison close. Par exemple beaucoup de gens récusent l’intérêt des voitures électriques en expliquant, à raison, que si le parc automobile devenait entièrement électrique on ne ferait que s’engager dans une nouvelle impasse, car il faudrait construire de nouvelles centrales pour les charger et les batteries poseraient d’énormes problèmes écologiques. Du point de vue des connaissances et des technologies actuelles, ils ont raison. Mais que sait-on des technologies de 2030 ou 2040 et de la nature des matériaux qu’elles nécessiteront[3] ? Il est en effet trompeur de présager du futur technologique et son probable impact environnemental à l’aune des projections réalisées à partir de l’état des technologies actuelles. Cela revient à raisonner de façon linéaire sans tenir compte ni des possibles découvertes et innovations à venir, ni de l’évolution des usages. Cette double inconnue rend impossible toute prédiction réaliste d’un futur vers lequel nous cheminons pas à pas. Et si demain le passage massif à l’économie de fonctionnalité supprimait la nécessité de posséder sa voiture et que l’on diminuait le nombre de véhicules de 80 % ? Si les technologies numériques diminuaient drastiquement leurs besoins énergétiques tout comme leur dépendance aux matériaux rares ? Si l’hydrogène remplaçait les carburants, etc.[4] ? D’autre part, on peut penser que l’évolution des normes environnementales va pousser les technologies à diminuer leur impact sur l’environnement et, a minima, que de nombreux travaux de recherche à venir iront dans ce sens. L’avenir est hypercomplexe et par définition incertain … n’en déplaise à notre prétention rationaliste héritée du siècle des Lumières qui nous a longtemps laissé croire que l’on pouvait tout contrôler. Le chemin se fait en marchand et il potentiellement jalonné de (belles) surprises issues des émergences à venir. L’exploration de nouveaux possibles, autour de propositions de changements en profondeur distincts de pratiques longtemps opérantes, invite donc à créer des laboratoires de nouvelles pratiques et/ou de solutions techniques au sein des organisations concernées. Mais dans l’idéal, au-delà ou au travers de ce laboratoire, c’est tous les acteurs de l’organisation qui doivent pouvoir être mobilisés dans le processus d’exploration.

 

Si l’on ramène ce raisonnement au plan de nos enjeux sociétaux, on se doit aussi d’admettre que notre capacité à construire notre monde sur de nouvelles bases plus désirables est fortement conditionnée par notre capacité à explorer une grande diversité de possibles en mobilisant un très grand nombre d’acteurs. Comme le dit fort justement Alain Touraine, « La priorité consiste à faire émerger des idées, de l’action partout […] Nous avons besoin de combattants volontaires, pas d’un nouveau grand chef qui remplace un ancien grand chef ». Ces acteurs sont les citoyens, les entreprises, l’état et autres. Ils gagneront par ailleurs à coopérer entre eux et ils le feront d’autant mieux que l’on saura créer les conditions de cette coopération. Une des façons, sinon la seule, est de les mettre au défi de réaliser l’impossible d’une société juste, altruiste, libre, créative, respectueuse de la diversité et du bien commun. Comme j’ai coutume à le dire « l’impossible est temporaire »… pour déclencher le processus de transformation, il suffit de se demander « comment ce serait possible » et de s’atteler de façon volontariste et massive à cette immense tâche. Le chemin se fera en marchant.

[1] Cet article présente d’une certaine façon une stratégie adossée sur les principes de la double expansion de l’espace C et de l’espace K autour d’un proposition dite « indécidable ». Mais je me suis volontairement affranchi du vocabulaire et du cadre explicatif habituel de la théorie CK pour pouvoir prendre quelques libertés avec les arguments et références apportés.

 

[2] Jean François Dortier, Le Dictionnaire des sciences humaines, Éditions Sciences humaines, 2008.

[3] Je viens par exemple de découvrir qu’un vélo électrique autonome, sans batterie ni recharge venait d’être mis au point : il fonctionne à l’aide de supercondensateurs qui stockeront et utiliseront l’énergie produite en pédalant. https://www.wedemain.fr/U-feel-le-premier-velo-100-electrique-qui-se-recharge-en-pedalant_a4017.html

[4] Notons par ailleurs que dans la démarche défendue ici, la solution « voiture électrique » devrait être l’une des nombreuses composantes d’un vaste champ d’exploration sous-jacent à une proposition globale du type « une mobilité neutre en CO2 sur un tout un territoire ». Ce champ d’exploration adressera normalement diverses solutions en rapport avec technologiques, les usages, les infrastructures, les organisations, etc. Toutes ces solutions seront donc dans l’idéal abordées de front et les connaissances qu’elle permettront de produire favoriseront normalement l’émergence d’autres possibles.

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