De la nécessité de (re)faire société au sein et à partir des territoires

Une frange grandissante des populations est aujourd’hui en train de prendre conscience de la finitude de nos ressources, de la fragilité des grands équilibres de notre planète et, pour reprendre l’expression du philosophe Hans Jonas, de « l’impasse tragique » dans laquelle nous entraine notre modèle économique. L’utopie du progrès au service de la seule quête du bonheur a vécu. Elle a laissé place à un monde désenchanté fondé sur les égos et un modèle économique omnipotent qui s’est progressivement désolidarisé des aspects sociaux et environnementaux sur lesquels il repose pourtant.

La dynamique économique actuelle est fondée sur un principe simple et très puissant : la fabrication artificielle du désir et de la rareté autour de biens rivaux. Ces trois ingrédients, le désir, les bien rivaux et la rareté sont les trois piliers de notre modèle économique. Le premier déclenche la motivation (ou l’envie), le second la compétition et le troisième est ce qui fonde la valeur du bien convoité. Ainsi articulés ils forment un puissant moteur fondé sur des tendances culturelles et psychologiques profondément ancrées. Ils sont aussi à la base de notre société consumérique qui, en fétichisant les biens de consommation, permet d’entretenir artificiellement une dynamique de consommation de plus en plus basée sur « les sens » et non plus sur « le sens ». On ne produit plus pour répondre aux besoins de l’homme, mais pour faire tourner une machine économique de plus en plus aliénante … nous entrainant vers l’abime. La conduite de notre monde revient désormais, en grande partie, aux économistes dont l’indicateur phare, le PNB, « mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue[1] ». Notre développement, soumis aux dictats d’une croissance suicidaire et destructrice du bien commun, se décide désormais à l’aune des seuls chiffres économiques. Aujourd’hui, pour reprendre l’expression de Patrick Viveret, « ce qui se compte vraiment pour nous » est relégué au second plan … voire n’a plus droit au chapitre. Seul compte « ce qui se compte ». Or, nous désirons, pour l’essentiel, des choses difficilement comptabilisables : un bon système de santé, des écoles pour nos enfants, un projet de vie nous permettant de nous réaliser, être intégrés socialement, etc.

Nombre de nos biens communs ont ainsi été abandonnés sans vergogne sur l’autel de la croissance et au nom de nos sacro-saints équilibres économiques. De biens communs, ils sont ainsi passés au statut de marchandises (rivales), avec comme conséquence la destruction de pans entiers de nos bases sociales et culturelles. C’est tout le sens de l’alerte donnée par Jérémy Rifkin dans son livre L’Âge de l’accès[2], lorsqu’il dénonce la menace que fait peser la mainmise du secteur marchand sur la culture. Quand l’argent devient une nécessité pour accéder à la culture, mais aussi créer des liens sociaux de qualité, bénéficier d’une éducation de bon niveau ou exercer une influence politique, il faut sérieusement se demander si notre système ne commence pas à marcher sur la tête. Il en va ainsi pour la majorité de nos biens communs dont l’eau, le plus emblématique d’entre eux, pourtant longtemps restée une ressource libre et inconditionnelle. Or, elle a été progressivement transformée en un bien économique relevant des règles du marché. Cette transformation a même été actée en 1992 par l’ONU[3]. Cette mesure est symboliquement lourde de sens, car, comme l’affirme avec force Riccado Petrella, « marchandiser l’eau revient à marchandiser la vie ».

Au cœur de cette dynamique délétère, la propension naturelle de l’homme à la compétition a été cultivée et s’est imposée bien au-delà de la sphère économique. C’est en effet par elle que sont désignés les plus à même de s’installer au sommet de la pyramide. Elle règne en maître jusque dans nos structures éducatives, qui ancrent cette fausse évidence dans tous les cerveaux et conditionnent l’avenir de chacun au diplôme obtenu au terme d’un parcours souvent cruel. Dans chaque secteur il y a un premier, un second, un troisième… Malheur au dernier.

Non contente de miner toutes les bases de la coopération aux vertus pourtant incomparables, elle est aussi à l’origine de la destruction de beaucoup de valeur et d’une grande partie de nos maux sociaux (escroqueries, malveillance, pots de vin, dopage, etc.). Ces travers bien connus, et souvent dénoncés, sont pourtant considérés par beaucoup comme le prix à payer d’un processus globalement vertueux. Les mouvements sociaux des gilets jaunes démontrent néanmoins le contraire …  et en tous cas les limites patentes de la théorie du ruissèlement.

Il est bien sûr bien trop simple de jeter l’anathème sur notre système économique qui en libérant les capacités de créativité individuelle et collective a favorisé un développement sans précédent. Forts d’une technologie de plus en plus performante nous avons pu basculer, dans les pays occidentaux, en l’espace de quelques générations d’une société, où la pénurie et l’insécurité étaient la règle, à une société d’abondance. Mais force est de reconnaitre que ce développement s’est fait en exacerbant une logique de compétition délétère et en piétinant de façon éhontée un principe fondamental du vivant : la coopération.

Or, aucun système vivant ne peut durablement être fondé sur la compétition, ce mécanisme aveugle qui pousse à une course en avant suicidaire autour de la captation des ressources par les plus forts et à un effondrement mécanique de la diversité. Ainsi, comme je l’ai écrit dans mon dernier ouvrage[4], « un écosystème ne prétend pas dominer la nature. Il se contente de s’y fondre en s’appuyant sur ses capacités de résilience fondées sur la diversité et les redondances. Plus une période est instable, plus la diversité et la redondance sont nécessaires. Dans nos organisations humaines, l’équilibre est très souvent atteint en misant sur des principes d’efficacité au détriment de la diversité, avec tous les dégâts corollaires que nous connaissons. Aucun autre système vivant mature n’agit de la sorte. Pour être résilient, il faut accepter de ne pas être en « efficacité maximale » … et favoriser le plus possible les coopérations ».

Cette compétition s’est notamment exercée en exacerbant la propension « naturelle » de l’homme, au sein de sociétés hiérarchisées, à s’affronter pour accéder aux bien rivaux leur permettant de se distinguer les uns des autres et d’affirmer leur pouvoir. Ces biens, dont la valeur est fonction de leur rareté, peuvent être tout à la fois culturels, symboliques, immatériels ou matériels. Ainsi, au lieu de chercher à apaiser ces tensions rivales en mettant la priorité sur la production des biens communs nécessaires à la « bonne » vie, notre système économique a contribué à entretenir une spirale de besoins fondée sur la quête d’objets rivaux les plus désirables possibles en permanence renouvelés.  Cette quête sans fin est bien sûr à l’origine de formidables progrès technologiques grâce auxquels les conditions de vie d’un grand nombre de personnes se sont améliorées. Mais elle a dans le même temps engendré un monstre économique auquel nous sacrifions nos principaux équilibres sociaux et environnementaux pour alimenter sa croissance.

La compétition n’est pourtant pas un mal en soi. Elle est même au cœur de l’évolution du vivant et participe des principes de sélection naturels en favorisant la survie des plus forts et des plus adaptés. Elle reste néanmoins, sur la durée et de nombreux contextes, bien moins et efficace et pertinente que la coopération. Quand elle est nécessaire, elle s’opère toujours sur un « socle de coopération ».

Comme nous le rappelle le biologiste Jean Marie Pelt, « la coopération crée, la compétition trie ». Si l’homme a pu se hisser tout en haut de la chaine alimentaire, c’est grâce à des capacités collaboratives hors norme. Elles se sont développées, selon la thèse de l’éthologue Pierre Jouventin, selon des modalités voisines de celle du loup ; animal dont l’homme est le plus proche sur le plan social. Le loup et l’homme ont en effet choisi d’investir la même niche écologique : la chasse au gros gibier impossible à mener sans développer d’importantes capacités de coordination. Dans son livre « L’homme, cet animal raté » il formule les choses ainsi : « les humains, bien que très proches génétiquement des grands singes, ont convergé avec les carnivores sociaux dont ils ont adopté secondairement, et seuls parmi les primates, la niche écologique de chasseur coopératif qui était une grande trouvaille évolutive, la spécialité des canidés ».

Il rajoute qu’à la différence du loup dont la coopération est innée, elle est chez l’homme, pour une bonne part, culturelle. La prévalence de la coopération longtemps préservée, voire consolidée par son mode de vie, s’est lentement érodée face à l’affaiblissement de notre système de valeurs et sous les coups de boutoir du système économique libéral en passe de détruire les principes nous permettant de faire société et, par la même, le plus précieux de nos biens communs : notre capacité à vivre ensemble. Nous nous dirigeons en effet, de plus en plus, vers un monde individualiste basé sur la négation du « nous », c’est-à-dire la négation de « l’autre ». Mais nier l’autre c’est se nier soi-même, car nous avons besoin d’être reconnus par l’autre pour exister. Nous n’existons que par et au travers des autres.  Ce « nous » lorsqu’il est investi de la bonne façon ne s’oppose pas à l’individu, bien au contraire. L’exemple d’une équipe de foot en est l’une des meilleures illustrations, car, comme nous le répète à l’envi Jean François Caron, le maire de Loos en Gohelle, « ce n’est qu’au sein d’un collectif fort que peuvent s’exprimer les singularités. »

Si nous ne voulons pas d’une société « à genou », il nous faut mettre le « je » au service du « nous » et inversement. Or, Jérôme Fourquet, dans son livre « L’archipel français » nous fait part d’une situation alarmante contraire à ces exigences : pour lui, notre pays est en de devenir « un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres ». Cette fragmentation « qui rend l’agrégation des intérêts insurmontables » est due à un ensemble complexe de phénomènes économiques, sociaux et culturels.  Il met notamment en avant un phénomène insidieux et lourd de conséquences : la sécession des élites. Selon cet analyste politique, ce processus de séparation de la partie supérieure de la population du reste de la société s’est mis en place depuis une trentaine d’années. Il a abouti à « l’autonomisation d’une partie des catégories les plus favorisées qui se sentent de moins en moins liées par un destin commun au reste de la société ». Ce processus délétère avait été déjà souligné aux USA, dans les années 1990, par l’historien Christopher Lasch[5] pour qui « le problème de notre société n’est pas seulement que les riches ont trop d’argent, mais que cet argent les isole plus que par le passé de la vie commune » …. « Les classes intellectuelles se sont non seulement séparées du monde commun qui les entoure, mais aussi de la réalité elle-même ». Aux USA, en France, mais sans doute aussi dans la plupart des sociétés les élites vivent de plus en plus entre elles dans des environnements adaptés à leurs besoins et ont de moins en moins l’occasion de croiser « les gens d’en bas ». Les élites et le « bas peuple » ne vivent plus ensemble, mais « à côté » sans se connaitre et se reconnaitre. Ce clivage s’est d’ailleurs récemment exprimé en France au travers du mouvement des gilets jaunes dont la sociologie recouvre cette (immense) frange de population dont les élites se sont désolidarisées. Cette situation a pour origine, toujours d’après Jérôme Fourquet, la dissolution de la matrice qui assurait la solidité et la durabilité de l’agrégation d’intérêts divergents : la matrice religieuse qui a longtemps opposé les catholiques aux laïcs et athées. C’est autour de cette opposition entre ce qu’il qualifie aussi de « camp catholique » et « camp républicain » que s’est organisé la dualité politique gauche-droite[6]. Aujourd’hui, l’affrontement de ces deux systèmes idéologiques a perdu beaucoup de sa vigueur, en grande partie du fait de l’effondrement de l’utopie prolétarienne et du ralliement d’une grande partie de la gauche au pseudo « réalisme économique ». Comme le dit de façon plus imagée Regis Debray, dont l’analyse va dans le même sens, dans une interview donnée à l’obs[7], « maintenant qu’on a perdu le Bon Dieu et les lendemains qui chantent, que reste-t-il ? ». Le fait est, n’en déplaise aux nostalgiques d’un ordre bien révolu, qu’aucun retour en arrière n’est possible. Notre sociologie, nos croyances, nos récits, notre socle ethnoculturel ont changés. Il nous faut résoudre à inventer et rendre opératoire une nouvelle matrice ou un nouveau socle à partir duquel on pourra retisser les liens déchirés.

Une des solutions, sinon la solution, me semble consister à (ré)investir le territoire. J’entends par territoire, un espace à dimension humaine comme une ville ou un village, mais aussi des interstices locaux au sein desquels se développent des « communautés de destin ». « Le local ou le “territoire” reste une donnée incontournable de l’expérience humaine. » nous dit Jean-Pierre Jambes[8]. C’est à cette échelle, sur la base d’un projet sociétal réellement partagé, que peuvent s’expérimenter des alternatives au modèle actuel, se tisser de nouveaux liens, de nouvelles solidarités et de nouvelles coopérations entre les acteurs d’un même territoire aujourd’hui traversé par d’importantes lignes de fractures. Enfin, c’est essentiel, c’est à ce niveau que le citoyen peut retrouver foi et crédit en une action politique incapable d’apporter, sur le plan national, une réponse pertinente aux défis actuels.

Ce processus de réinvestissement du local est déjà à l’œuvre dans un nombre grandissant de territoires. Mais il doit aujourd’hui s’amplifier en gagnant à sa cause la grande majorité de ceux qui assistent de façon impuissante, voire résignée, à l’archipellisation de nos sociétés. Il doit aussi se traduire par une mise en action collective, dans laquelle il reviendrait à chacun de faire sa part. Comme le dit de façon un peu triviale Jean François Caron, le maire de Loos en Gohelle, « démocratie participative sans implication, piège à con ». Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’inventer des formes de représentations plus efficaces des citoyens, il faut aussi et surtout que les citoyens prennent aussi leur part dans les transformations à venir. Ce mode d’implication est essentiel, car dans l’action, autour des projets et des relations vécues que se fonderont de nouveaux liens. Non pas des liens qui oppressent ou qui fragilisent, mais des liens qui libèrent, ouvrent à l’altérité et permettent aux singularités de prendre leur place. C’est aussi dans l’action que s’éprouvera la pertinence des nouvelles façons de faire hermétiques à toute explication rationnelle tant elles semblent décalées, voire contradictoires, par rapport aux cadres de référence actuels.  En une telle occurrence, la seule solution pertinente est de donner à vivre et éprouver des stratégies et modes d’action alternatifs pour les comprendre. C’est seulement une fois les choses ressenties dans notre chair qu’elles prendront leur vrai sens et leur juste place dans les stratégies d’action de chacun.

Plus ces ralliements seront nombreux et diversifiés, plus on sera en mesure d’accélérer la réinvention déjà à l’œuvre. On pourra ainsi mobiliser les capacités créatives du plus grand nombre autour des nouveaux possibles en train de se dessiner : les biens communs, les nouveaux modes de coopération, les modes économiques émergents, le revenu universel ou coopératif, etc. Cette réinvention collective pourrait se fonder, comme je l’ai développé dans mon dernier livre, sur les cinq principes d’action et de développement suivants : la formalisation d’une vision propre à chaque territoire, néanmoins reliée à nos grands enjeux communs, le développement d’espaces de coopération, la mise en place de processus d’apprentissage collectifs, la mise ne place de modes de gouvernance renouvelés. Le tout mis au service du cinquième principe, le développement d’un modèle économique local résilient.

L’intelligence collective mobilisée sur chaque territoire, par-delà ces différents principes de développement et d’action, devrait être le principal moteur de cette stratégie. Elle se traduira en grande partie par les coopérations et l’activation de nouveaux liens vertueux, dont le potentiel de création de valeur, au sens des forces de vie, est très important, voire quasiment infini. En effet, dans les sociétés comme dans la nature, ce qui fait vie, ce qui fonde la valeur de l’ensemble, ce sont les liens, les interactions transformatrices entre les différents éléments. Plus ces liens sont nombreux, plus les occurrences de combinaisons seront possibles, et plus un système sera potentiellement créateur de valeur(s) et résilient.

Si l’on veut développer une stratégie locale « juste », il faut la penser comme constitutive d’un tout plus global, dont la valeur créée localement sera à la fois le produit et le vecteur des actions locales. En effet, il ne suffit pas de refonder les liens au sein des différents territoires il faut également renforcer les liens entre les différents territoires. Il est donc important, sinon essentiel, que les visions des territoires impliqués dans une dynamique de réinvention soient contributives d’un projet plus grand qu’eux, pour ne pas se trouver prisonniers de petits égoïsmes locaux, voire tentés par des retours en arrière qui seraient pires que tout. Ces conditions de coopération réunies, les différents territoires seront en mesure de s’engager de façon conjointe et solidaire dans la mise en place d’une économie régénératrice[9] fondée sur la croissance du vivant où la richesse crée serait investie dans le développement ce qui compte vraiment pour les acteurs des territoires.

Dans cette nouvelle perspective, le potentiel de croissance d’un territoire reposera essentiellement, d’une part, sur la volonté des acteurs du territoire à se mobiliser autour d’un projet partagé et, d’autre part, sur la capacité du territoire à mobiliser les moyens nécessaires à son développement.  Si la première condition semble accessible, la seconde parait plus hypothétique, car nombre d’ambitions valeureuses ont tourné court faute de moyens. C’est oublier un peu vite que « là il y a volonté, il y a chemin ». C’est aussi omettre qu’une bonne partie et des moyens nécessaires à la croissance de chaque territoire est déjà là sous nos yeux … mais on ne les voit pas. Il s’agit des actifs dormants, ou plus exactement des ressources négligées ou sous-utilisées sur le territoire. Chaque territoire possède en effet de nombreuses ressources matérielles (outils, véhicules, locaux, déchet pas ou mal valorisés,), physiques (ressources naturelles, services écosystémiques, ressources humaines,…)  et immatérielles (compétences, temps, …) sous utilisées. Elles portent en germe un important potentiel de création de valeur qui ne demande qu’à être activé par la mise en lien des acteurs entre eux, des ressources entre elles et entre les hommes et les ressources. J’en veux pour preuve l’histoire de cette école à Madagascar, pays pauvre s’il en est, qui tombait en ruine. Les habitants du village devant l’inaction et l’impuissance de pouvoir publics dont les caisses étaient vides ont refusé de se résigner. Ils ont décidé de mettre en commun le peu qu’ils avaient pour s’engager dans un projet de reconstruction ambitieux. En fin de compte après une mobilisation collective hors norme ou chacun a apporté ce qu’il avait en fonction de ses moyens (des matériaux ont été apportés par des commerçants, la main-d’œuvre et les compétences nécessaires ont été collectives), ils ont réussi à construire une magnifique école qui fait désormais la fierté du village. « Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions » nous disait Einstein. C’est particulièrement vrai dans nos pays riches. On y déplore régulièrement le manque de moyens alors qu’il suffit de souvent formuler une intention collective claire et valeureuse pour les mobiliser.  Je recommande aussi à ceux qui doutent de la pertinence de cette intelligence collective, de la capacité d’initiative et d’auto-organisation des citoyens autour de causes porteuses de sens (donc de valeur), la lecture du livre de Bénédicte Manier Un million de révolutions tranquilles. Elle révèle qu’il existe, aux quatre coins de la planète, un grand nombre de citoyens qui ont mis en place de façon spontanée d’autres manières de consommer, de commercer, d’échanger, de cultiver, de vivre et de travailler ensemble. Ils se sont, pour beaucoup, affranchis du modèle dominant et de ses diktats en créant parfois leur propre monnaie, leurs banques, gérant eux-mêmes leur approvisionnement en eau et en énergies, en allant jusqu’à reverdir le désert[10]. Ce qui a été possible à l’échelle de simples citoyens, situés la plupart du temps dans des pays pauvres, est forcément à la portée d’un grand nombre de territoires dans les pays riches.

Une telle approche devra bien sûr s’inscrire dans le cadre d’un état fort, garant de la cohérence globale et pourvoyeur de moyens. Elle ouvrirait alors non seulement à un immense potentiel de croissance respectueuse des équilibres économique, sociaux et environnementaux, mais permettrait aussi de poser les bases d’une société plus solidaire fondées sur des territoires « non rivaux » attachés à développer les forces de vie (coopération, biens communs, …). Le territoire comme bien commun serait alors le lieu où chaque citoyen pourra fait sa part en s’engageant dans la construction société à laquelle il aspire. Il pourrait ainsi devenir le cadre idéal pour réinvestir l’utopie autogestionnaire et réaliser la promesse des coopératives autour des nouvelles modalités de gouvernance, des liens de coopérations vertueux, l’accueil de l’altérité, le partage juste de la valeur créée, … Tout cela n’irait pas bien sûr sans poser un certain nombre questions, voire de nouveaux problèmes. Mais il faut la considérer à partir des nouvelles dynamiques et des nouvelles promesses auxquelles cette approche ouvre. J’y vois quant à moi un possible nouvel imaginaire à partir duquel on pourrait construire tous ensemble, de façon réellement démocratique, une nouvelle dynamique sociale plus juste et plus adaptée aux enjeux à venir. Mais un nouvel imaginaire ne se décrète pas, il se construit. Plus nous serons nombreux à nous engager dans ce nouveau chemin, plus nous contribuerons à en fonder les bases et plus nous aurons de chance de le voir advenir. Demain reste à construire avec comme seule certitude, celle de l’incertitude. Comme nous le dit Antonio Machado « Toi qui marches, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d’autre ; toi qui marches, il n’existe pas de chemin, le chemin se fait en marchant. ». II est aussi important de garder à l’esprit que notre capacité à faire face à une crise systémique de plus en plus probable dépendra en grande partie de notre aptitude à préserver nos solidarités et à nous réorganiser sur des bases complètement nouvelles. Nous n’avons aucune chance d’y arriver dans une société atomisée ou prévaut le chacun pour soi. Mais par contre je gage que les territoires qui s’engageront sur ce chemin seront (mieux) à même d’y faire face.

[1] Extrait du célèbre discours de Bob Kennedy dans un célèbre discours de 1968

[2] Jeremy Rifkin, L’Âge de l’accès. La nouvelle culture du capitalisme, La Découverte, 2005.

[3] Lors de sa conférence sur l’eau, L’ONU édicte différents principes auxquels ont souscrit tous les États membres. Le premier d’entre eux a officialisé le caractère économique de l’eau et en a fait un objet de rivalité et d’exclusion, comme tout autre bien économique. Le second a imposé les mécanismes de marché comme les modalités optimales pour la régulation des échanges, avec comme corollaire la nécessité de donner un prix à l’eau (troisième principe).

[4] Jean Pascal Derumier, Territoires : lieux de vie – Redonner le pouvoir aux citoyens, Libre&Solidaire, 2019

[5] Christopher Lasch « la révolte des élites et la trahison de la démocratie », Champs, 1995

[6] Jérôme Fourquet évoque les travaux de Georges Dupeux qui après une analyse minutieuse de l’élection de 1936 est arrivé à la conclusion « la carte qui correspondait le mieux à la géographie de l’opposition Front Populaire/bloc de droite était celle de la pratique religieuse »

[7] Pourquoi l’Europe nous fait mal, l’obs n°2845 du 16 mai 2919

[8] Jean-Pierre Jambes, Territoires apprenants. Esquisses pour le développement local du xxie siècle

[9] Sur ce sujet je vous invite à consulter l’ouvrage d’Isabelle Delannoy « L’économie symbiotique » qui démontre, au travers d’exemples très probants, le potentiel d’une économie régénérative alliant la puissance des écosystèmes vivants (la biosphère), les écosystèmes sociaux (sociosphère), les écosystèmes technosphériques (technosphère) et l’intelligence humaine (la noosphère)

[10] Bénédicte Manier, Un millier de révolutions tranquilles : comment les citoyens changent le monde, Les liens qui libèrent, 2012.

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